Il y a quelques jours Manuel Valls annonçait son désir de briguer la mairie de Barcelone. Si son souhait de tenter sa chance et de relancer sa carrière dans la capitale catalane était connu depuis plusieurs mois, nous ne pensions pas qu’il oserait réellement franchir le Rubicon. En l’occurrence les Pyrénées.

Certes Manuel Valls est né à Barcelone, mais ses parents vivaient déjà en France. Certes il est né en Espagne, mais la majeure partie de son instruction se fit en France. Certes il est né en Catalogne, mais il choisit de faire de la politique en France. Et il commença tôt. D’abord au MJS dans lequel il s’engagea pour soutenir Michel Rocard puis à l’UNEF pendant ses études d’histoire à Tolbiac. Ce fut ensuite la politique élective. Conseiller régional d’Ile-de-France à seulement 24 ans, et ce pendant 16 ans. Maire d’Evry à 39 ans, et ce pendant 11 ans. Député à 40 ans, il siégea à l’Assemblée Nationale  dans discontinuer pendant 16 ans, à la notable exception de la période 2012-2017 où il fut successivement Ministre de l’Intérieur puis Premier Ministre et enfin candidat à la primaire du Parti Socialiste pour représenter la gauche française à l’élection présidentielle.

Un cursus honorum comme la France en raffole. Malgré son échec face au candidat Hamon, il choisit de se représenter à nouveau à Evry en endossant l’étiquette du parti majoritaire, déclarant vouloir aider le Président de la République nouvellement élu à engager la refondation politique qu’il avait portée sans avoir pu la mettre en place.

Sur le moment, nous y avons cru. Nous avons cru que Manuel Valls n’était pas de ces politiques qui considèrent les institutions de la République comme une place au soleil, qui voient dans les élections le moyen de prendre leur revanche ou de ne pas rester sur une défaite qu’ils n’arrivent pas à oublier, qui voient la politique comme un marchepied à leurs ambitions personnelles ou tout simplement comme la seule occupation qu’ils puissent avoir, ne sachant rien faire d’autre.

Nous y avons cru parce que Manuel Valls a toujours eu le courage des marginaux en politique. Le courage de porter les enjeux sécuritaires et identitaires dans un Parti Socialiste gangréné par le progressisme routinier et enkysté dans la médiocrité intellectuelle. Le courage de remettre un peu de verticalité dans un quinquennat qui a abîmé la France par son abyssale normalité. Enfin le courage du patriotisme dans un pays qui, jusqu’aux attentats qui ont ensanglanté la France, doutait de la beauté des trois couleurs.

Nous avons même été émus lorsque nous l’avons vu, le 24 septembre 2015 alors qu’il était invité de l’émission Des paroles et des actes, refuser de se compromettre dans la séquence humoristique qui traditionnellement clôt l’émission, arguant du fait que « la politique, ce n’est pas du spectacle ». Il enchainait alors par ces mots tellement justes : « attention à tout ce qui dévalorise les responsables publics. Attention parce qu’à force de faire tomber les responsables publics quels qu’ils soient de leur piédestal, il ne faut pas s’étonner de voir la démocratie se fissurer ». « Malgré les difficultés, j’ai envie d’être optimiste parce que j’y crois, je crois dans ce pays. Mais la France est à la croisée des chemins : soit c’est cette France que l’on a retrouvée lors du 11 janvier, soit c’est une France qui se laisse submerger par ses peurs, ses doutes, par le rejet de l’Autre ». « Ma personne, ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est la France. C’est ce que nous sommes en train de vivre. Une année qui commence avec Charlie, tout de même, où les Français nous disent « Attention, il se passe quelque chose », avec la crise migratoire, l’urgence climatique, la possibilité de voir l’extrême droite remporter des régions ».

Presque trois ans jour pour jour après ces paroles, la désillusion. Comme souvent en politique.

Cette politique que Platon définissait comme une organisation de la polis qui permet de créer de l’unité dans une cité fondamentalement diverse et plurielle, et qu’il différenciait de la technè politikê, à savoir la détention d’un savoir particulier et la mise en pratique de ces principes « scientifiques » pour créer cette unité tellement nécessaire. Et alors que cette technè n’était appréciable qu’au regard de la connaissance de la nature de l’objet, à savoir la polis, et de l’application des principes propres à créer de l’unité dans cette polis particulière, nous constatons aujourd’hui que la technè s’est émancipée de la polis, que l’ordre politique est résolument dissocié de l’ordre culturel. La technique politique est dorénavant considérée comme universelle, et les communautés politiques sont interchangeables. Et Manuel Valls ne fait pas exception à la règle.

Nous aurions pu nous satisfaire d’une incantation à l’Europe. Après tout, c’est une communauté politique que nous essayons de bâtir et il est légitime que ceux qui y croient se donnent les moyens de concrétiser ce doux rêve. Mais las, ni l’Espagne et encore moins la Catalogne n’ont de velléité europhobe, bien au contraire. Nous aurions pu croire en un combat pour les valeurs de liberté, de démocratie et d’égalité, mais l’Espagne ne nous semble pas être le futur théâtre d’une nouvelle expérience yougoslave en Europe. Nous aurions enfin pu accepter l’argument du « retour à la maison », mais pas de la part de quelqu’un qui a souhaité accéder à la magistrature suprême de notre pays qu’il disait aimer de tout son être.

Non finalement, Manuel Valls est comme les autres. Il confond politique et conseil en secteur public où de jeunes gens brillants enchainent les missions, toutes différentes les unes des autres et qui peuvent parfois les conduire à conseiller des collectivités ou des Etats étrangers. A la différence près que beaucoup de consultants s’orientant dans cette voie sont véritablement épris de leur pays et tentent de le servir par d’autres voies que celle de la politique, ce cortège des médiocres.

On nous rétorquera qu’il « a le droit » et qu’il « peut aimer deux pays en même temps ». C’est aussi vrai que le ciel est bleu et que la pluie mouille. Il a tout à fait le droit de considérer la politique comme une carrière, tout à fait le droit de considérer que les communautés politiques sont interchangeables, que le fait national doit être dépassé.

Néanmoins, nous lui dénions, certes a posteriori, le droit de prononcer les mots qui furent les siens lors de cette émission de 2015. Nous lui dénions le droit de dire qu’il y croit encore, qu’il aime la France passionnément, que notre pays est cet essentiel qui doit tous nous rassembler. Nous lui dénions enfin le droit de dire que le combat contre l’extrême-droite est la raison de son engagement en politique.

Parce qu’en décidant de se présenter à une élection étrangère pour relancer sa seule carrière, il vient de prononcer un peu plus le divorce bientôt consommé entre le peuple et les élites. Il vient de jeter le discrédit sur ceux dont on peut encore croire qu’ils aiment sincèrement notre pays et se battent pour lui avant de se placer eux. Il vient enfin de jeter toujours plus d’électeurs dans la résignation qu’est l’abstention ou dans les bras des partis qu’il disait exécrer.

Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà.