Entretien avec Rémi Brague – Philosophe français

Après Chantal Delsol, c’est Rémi Brague qui nous a fait l’honneur d’accepter de répondre à nos questions. Membre comme elle de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, grand connaisseur de la philosophie grecque et grand spécialiste des trois religions monothéistes, Rémi Brague est l’un des esprits les plus brillants de notre paysage intellectuel, une voix qui doit être écoutée alors que notre pays est au prises avec des revendications politiques et identitaires poussées par les promoteurs d’une vision archaïque de l’Islam. C’est donc tout naturellement que nous évoquons avec lui la question de la laïcité, de la disparition des métaphysiques anciennes au profit d’une religion séculière qui peut causer notre perte.

 

La Nouvelle Garde : L’État-Nation s’est historiquement construit en France par la soumission des grands féodaux, que ce soit les grandes familles aristocratiques ou les religions : en 1682 avec l’adoption de la Déclaration des Quatre articles, en 1794 avec la première séparation de l’Église et de l’État, en 1808 avec la création du Consistoire ou en 1905 avec la loi sur la laïcité. Au-delà des spécificités de chacune de ces dates et des buts recherchés par les protagonistes, l’objectif restait le même : permettre à l’État de s’approprier une autorité absolue et dégagée de toute tutelle politique. Aujourd’hui, l’ambition politique au cœur de l’Islam réintroduit une nouvelle tension avec cette « autorité anonyme et désincarnée, celle des lois, de l’État et de ses grands serviteurs qui entendent gouverner au nom de la raison » (Marcel Gauchet).

Pour éliminer cette nouvelle concurrence, faut-il selon vous adapter la loi de 1905 qui n’est pas adaptée à la nature de l’Islam qui ne se conçoit pas que comme religion, mais également comme société et État, en créant par exemple un nouveau consistoire qui permettrait d’organiser le culte musulman pour le rendre compatible avec la République ?

Rémi Brague : Il est de bonne méthode de replacer les problèmes récents dans le long terme. Tocqueville l’avait fait dans son L’Ancien Régime et la Révolution de 1856 à propos de la tendance séculaire vers la centralisation et la suppression des corps intermédiaires. En l’occurrence, la Constitution Civile du Clergé de 1791 était la réalisation d’un vieux rêve que les rois n’avaient pas osé tenter : un catholicisme gallican, privé de la dimension supranationale que lui assurait son lien avec Rome, et donc totalement soumis à l’État.

Cela faisait longtemps qu’une bonne partie de l’Europe catholique louchait vers le système que certains rois avaient imposé à leur pays. Ils le firent en Angleterre par la force des armes et des lois. Ils y parvinrent en Suède à la fois par la force (une guerre civile) et la ruse (ne pas changer brusquement la forme extérieure de la messe). La République de Venise avait failli adopter une solution analogue à l’anglicanisme. C’était tentant pour au moins deux raisons : d’une part parce que l’État se donnait ainsi le droit de « séculariser » (en bon français : voler) les biens des ordres religieux ; d’autre part parce qu’il pouvait réaliser le rêve de tout pouvoir temporel, à savoir sortir de son domaine propre pour s’arroger le monopole du sacré.

L’islam ne correspond pas entièrement à ce que nous appelons une « religion ». Il comporte des  pratiques cultuelles (prière, jeûne, pèlerinage, etc.), que nous rangerions sous la rubrique « religion ». Mais il comporte aussi, que dis-je, il consiste en un système de règles régissant, du moins en principe, la totalité des dimensions de la vie humaine. Son ambition est moins politique que juridique.

Créer un nouveau consistoire ? Pourquoi pas ? Mais les musulmans s’y reconnaîtront-ils ? Les Juifs ont pu se plier à ce que leur demandait Napoléon parce que leur tradition admet depuis très longtemps qu’un juif est tenu en conscience d’obéir à la loi de l’État (dina de-malkutha dina). Cette règle n’existe pas en islam, pour lequel la Loi dictée par Dieu lui-même prime sur toute initiative législative humaine.

 

LNG: Il est étonnant de constater que le personnel politique français a une connaissance assez faible de l’Islam en particulier, et des autres religions plus généralement, ce qui les empêche de prendre la mesure du fait religieux dans nos sociétés. Les discours caricaturaux liant la violence terroriste aux conditions de vie économique et sociale en sont la preuve consternante, quand ils ne sont pas un instrument objectif de culpabilisation. En soumettant les religions ou en les sortant du champ politique, les Ière et IIIème République avaient tenté d’implanter une nouvelle métaphysique, que ce soit par la sacralisation du régime politique ou par la déification de la Raison. Or, les sociétés occidentales contemporaines ne proposent aujourd’hui que la religion séculière des droits de l’homme, quand ce n’est pas simplement l’individualisme et le consumérisme.

Comment réimplanter une nouvelle métaphysique qui soit en mesure d’apporter une réponse à la crise existentielle que notre société traverse ? Faut-il envisager, comme le propose Pierre Manent d’« élargir notre conscience de nous-mêmes, et dans cet élargissement faire une place adéquate au catholicisme qui joue un si grand rôle dans l’histoire et la conscience de la France » ?

RB : L’ignorance de nos politiques, et de bien d’autres, a des causes multiples. Ils ne sont pas sots, ils sont souvent très intelligents, mais de cette intelligence qu’il faut pour conquérir le pouvoir et le conserver, pas de celle qui permet de comprendre ce qu’une société veut vraiment—à la différence de ce que demandent des minorités rendues bruyantes par leur influence sur les médias. Une fois affublés des oripeaux du pouvoir, on les voit s’abandonner à une gestion sans vision.

Tout ce qui relève du théologique, tout ce qui suppose que l’on prenne au sérieux les questions dernières, celles dont s’occupe la religion, tout cela les dépasse. A cela s’ajoutent les relents d’un marxisme mal digéré qui suppose que tout est « déterminé » (quel verbe au sens bien clair!) en dernière analyse par l’économique et le social, lui-même supposé en dériver. Qui pense autrement ne saurait être qu’un demeuré. On se souvient du mot de Bill Clinton : It’s the economy, stupid !

La proposition de mon vieil et cher ami Pierre Manent me semble tout à fait sensée. Il s’agirait effectivement d’un élargissement de notre conscience. Je préciserais : il s’agirait de la libérer du mensonge que certains voudraient rendre obligatoire, selon lequel la France commencerait avec les « Lumières », elles-mêmes comprises comme un prélude encore timide à la Révolution. Nier que ce sont les rois et l’Église catholique qui ont permis que la conscience nationale se cristallise et s’étende peu à peu jusqu’aux limites actuelles de la France ne prouve qu’une chose, c’est que l’on ignore l’histoire.

Réimplanter une nouvelle métaphysique ? Vaste programme. Mais n’avons-nous pas déjà tout ce qu’il faut dans notre garde-manger intellectuel et spirituel ? Encore faut-il aller s’y servir, et déjà, savoir qu’il existe et où le trouver…

LNG: Comment interprétez-vous le glissement de l’Église Catholique vers ce que Jean-Louis Harouel appelle une « démarche marcionite et un délire universaliste » et droits-de-l’hommiste ? A écouter les régulières prises de position de la hiérarchie ecclésiastique, l’Église semble de plus en plus délaisser les enjeux purement spirituels et célestes pour s’occuper d’enjeux terrestres et politiques.

RB : Les droits de l’homme ? Je me permets une remarque sur une dérive de vocabulaire. On entend de plus en plus parler, non plus de « droits de l’homme », mais de « droits humains ». C’est en première analyse un anglicisme. Mais la formule human rights est elle-même issue d’un choix de ne plus employer rights of man, ce que disait encore Thomas Paine. Il y a là-derrière, bien sûr la volonté de ne pas laisser entendre que ces droits ne vaudraient pas pour les femmes, puisque l’anglais, comme d’ailleurs le français, ne distingue pas, comme le font le latin et l’allemand, ou encore le russe, l’être humain en général et le mâle de l’espèce (homo / vir ; Mensch / Mann ; человек / мушчина). Mais l’emploi du terme fomente l’idée selon laquelle ces « droits » seraient une propriété que l’homme possède sans problème, comme une composante de sa nature, sur le même plan que la station droite ou le pouce opposable. Il conviendrait pourtant de se demander pourquoi au juste le bipède sans plumes a des droits, une dignité, ou comme on voudra dire…

Il y a bien un rapport entre le marcionisme et l’universalisme, mais il faut le clarifier. Marcion, au IIe siècle, voulait épurer le Nouveau Testament de ses racines dans la Bible hébraïque, larguer les amarres par rapport à l’histoire d’Israël au profit d’une sorte d’universalisme. Or, il existe bien un universalisme chrétien, celui qu’exprime saint Paul en déclarant non pertinentes les distinctions entre homme et femme, homme libre et esclave, juif et « grec » (païen) (Galates, 3, 28). Mais Paul ajoute aussitôt : « vous êtes tous un dans le Christ » et pas ailleurs. En d’autres termes, cet universalisme passe par le chas d’aiguille de la personne singulière du Christ, lequel était aussi juif qu’on peut l’être, héritier et synthèse de toute la tradition de l’Ancienne Alliance.

Opposer de façon tranchée les deux ordres, temporel et spirituel, est une vieille tactique qui a pour but, et en tout cas pour résultat, de priver le Christianisme de toute influence. Il y a des paroles du Christ qui nous invitent à nous occuper en priorité des pauvres. Maître Eckhart explique quelque part que, si un pauvre nous demande un petite tartine alors que nous sommes au sommet de l’extase, il faut en descendre au plus vite et la lui donner (Rede der underscheidunge, 10). Se cantonner dans le céleste, c’est risquer de laisser le terrestre à sa logique immanente, qui est celle du plus fort.

Ceci dit, l’Église n’a pas de recettes à proposer, elle ne peut que rappeler les principes et laisser l’intelligence humaine chercher les solutions les plus justes parmi celles qui sont faisables à un moment et à un endroit donnés.

LNG: Toujours sur la question des droits de l’homme, la CEDH a récemment suspendu l’expulsion d’un imam salafiste pour « disproportion de la mesure », « risque de torture » de l’imam en cas de retour dans son pays d’origine, l’Algérie, et « atteinte à sa vie privée et familiale ». La prêtrise judiciaire, garante de la nouvelle religion des droits de l’homme dont nous parlions, n’est-elle pas en train de s’enfermer dans un juridisme coupable et de s’illusionner sur la supériorité morale des sociétés respectant scrupuleusement leur droit alors que nous avons face à nous des individus qui utilisent les principes structurels de la démocratie libérale et ses valeurs contre nous ? La défense de nos valeurs et de nos démocraties ne justifie-t-elle pas de prendre temporairement quelques libertés avec notre droit ?

RB : C’est là une question piège, qui correspond d’ailleurs à une difficulté qui existe dans la réalité concrète. Suspendre les libertés fondamentales pour défendre les libertés, c’est reprendre le slogan  « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » par lequel Saint-Just légitimait la Terreur. Le faire temporairement ? Mais quand en aurons-nous fini ?

J’ai pour ma part l’impression que l’arsenal législatif dont nous disposons est suffisant. Mais encore faudrait-il appliquer les lois, et ne pas s’imaginer qu’elles seront obéies sitôt promulguées. Et encore moins faire des lois dont on sait dès le départ qu’on ne les fera pas respecter pour ne pas « braquer » tel ou tel groupe. Encore faudrait-il que les magistrats abandonnent cette pseudo-sociologie qui réduit la complexité des sociétés humaines à l’opposition binaire des dominateurs et dominés, qu’ils se sentent légitimes aussi lorsqu’ils sanctionnent, qu’ils cessent de se sentir au moins autant coupables que les auteurs des délits qui comparaissent devant eux.

LNG: Question plus politique pour conclure. Que pensez-vous de cette gauche qui pendant des années a laissé les vannes de l’immigration ouvertes, promu une idéologie oïkophobe et xénophile, s’est enfermée dans le déni des problèmes posés par l’Islam et qui, aujourd’hui, joue les « pères la morale » et se voit en ardent défenseur de la République et de la laïcité ?

RB : Il y a en effet de quoi rire… ou pleurer. Ceci dit, vous croyez sérieusement que la gauche est la seule responsable de cette politique ? Bien sûr, tout dépend de ce qu’on appelle la gauche… Maintenant qu’elle s’occupe moins du social que du « sociétal », au point que le PS devrait avoir l’honnêteté de s’appeler désormais Parti Sociétaliste, on peut s’attendre à tout. Mais ceux que l’on appelle « de droite » ont-ils vraiment voulu les fermer, ces vannes ? Sont-ils allés plus loin que les « paroles verbales » dont parlait je ne sais quel humoriste ? Un tournant important est le moment où l’on est passé de la présence temporaire de travailleurs qui s’en retournaient chez eux une fois terminé le chantier qui les employait à l’installation permanente sur le territoire national. Ce qui a été décisif, ce fut le « regroupement familial ». Sous de nobles prétextes, il avait aussi un but plus sordide : limiter l’hémorragie financière que représentent les remises des immigrés à leurs proches restés au pays. Il fallait que ces gens fissent tourner l’économie française en consommant sur place. Seulement, on espérait garder, si j’ose dire en un mauvais calembour, l’argent du beur sans le beur, sans la culture qui le fait tel. De cette culture, la religion de l’islam fait partie, et elle peut, lorsqu’elle se trouve ravivée, par exemple du fait qu’elle constitue pour un groupe son seul principe d’identité, retrouver un peu de la virulence qu’elle avait initialement.

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  1. Lorsque les Musulmans réaliseront que ce sont les hommes qui créent les écrits, les lois, les textes, les livres, les religions, que ce soit par l’entremise de Moïse, Jésus, Mahomet, Confucius et quelques autres, ils auront fait un grand pas. Leurs propres conditions ne les rassurant pas sur leur devenir, il leur faut utiliser un être, un vocable, une entité surnaturelle pour se dépasser, pour vivre en décalage d’un quotidien qui ne les fait pas rêver. L' »Etre suprême », « Dieu » ou « Allah, n’ont d’autres finalités que celles de nous faire rêver… et d’échapper, comme tout ce qui vit, à ce qui nous attend tous inéluctablement : la décrépitude et l’inexistence…

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