Au soir du 29 mai 2005, après des semaines de débats inintelligibles et d’arguties juridiques et politiques brumeuses, Jacques Chirac, Président de la République, la mine sombre, s’exprimait devant les Français qui, à près de 55%, venaient d’exprimer leur refus de voir leur pays ratifier le traité établissant une constitution pour l’Europe.

Le regard grave et la voix inquiète, Jacques Chirac affirma prendre acte de la décision du peuple souverain, tout en s’empressant d’ajouter qu’elle créait « inévitablement un contexte difficile pour la défense des intérêts de la France en Europe ». En conclusion d’une allocution aussi brève que solennelle, il déclara vouloir répondre aux inquiétudes et aux attentes exprimées par le peuple français en donnant une impulsion nouvelle et forte à l’action gouvernementale.

Cette réponse, ce fut non pas Jacques Chirac qui l’apporta, mais son successeur, en faisant voter trois ans plus tard par voie législative ce que le peuple souverain avait refusé par référendum.

Ce « détournement de démocratie » hante aujourd’hui l’inconscient de notre nation. Il a permis de mettre à nu un processus de sécession initié dans les années 1970 et contre lequel l’actuel mouvement des Gilets jaunes est une révolte.

Une sécession des élites. Une sécession du peuple.

Une sécession des élites envers un peuple perçu comme superflu, ce dernier n’ayant ni la maitrise des différentes techniques managériales compatibles et nécessaires à la nouvelle gouvernance en vigueur, ni même la capacité à percevoir la complexité et la complétude des enjeux d’un monde global nécessitant une telle gouvernance. Un peuple perçu comme superflu si ce n’est comme une entrave au Consensus européiste, progressiste, diversitaire et libéral.

Le peuple, autrefois figure fantasmée de la révolution et du millénarisme communiste, est peu à peu devenu le symbole de la réaction, de l’attachement à des catégories qui n’ont plus lieu d’être dans ce lendemain toujours chantant où l’humanité sera enfin réconciliée avec elle-même. Et alors que ce même peuple goute suffisamment, et ce dès les années 1960, à l’embourgeoisement pour décevoir les espoirs révolutionnaires placés en lui, mais pas assez pour s’imaginer n’être qu’un ensemble de « citoyens du monde » et donc de « patriotes de nulle part », il devient ce qu’Herbert Marcuse nommera les « classes populaires conservatrices », avec tout le dédain et le mépris que peut recouvrir ce terme dans son esprit.

Il a donc fallu faire sans lui. Il a même fallu l’exclure en réintroduisant un élément d’autorité comme fondement à la relation de pouvoir, à savoir l’expertise technique et le discernement quant au sens de l’Histoire. Et tant pis pour la démocratie, que Jacques Rancière définissait très justement comme un système qui fonde sa légitimité sur l’absence même de fondement naturel – la richesse, la force, l’âge – ou autrement dit comme un système où la politique est une relation de pouvoir entre des individus qui n’ont aucun titre à gouverner et d’autres qui n’ont aucun titre à être gouvernés.

Ensuite, une sécession du peuple. A quoi bon voter ? Les décisions du peuple souverain ne seront pas respectées. A quoi bon s’engager ? Les corps intermédiaires sont ankylosés, davantage concernés par la sauvegarde de leurs avantages et positions que par les intérêts de ceux qu’ils représentent. Alors ce fut l’abstention, la résignation ou la progression des extrêmes. Et à cela, les élites ne purent, ne surent répondre que « populisme », « démagogie », « irresponsabilité ».

Jusqu’à ce que le mouvement des Gilets jaunes n’apparaisse. Très tôt, il fut clair que les revendications concernant les taxes sur l’essence n’étaient que la pointe de la partie immergée de l’iceberg. Ce cri de révolte prit très vite les accents de la marseillaise, le gilet à la couleur si criarde se teinta de bleu, de blanc et de rouge, les discours délaissèrent très vite les considérations économiques pour s’engager sur le politique. Avec à la fois des propos condamnables et même dangereux –  mais la libération d’une parole si longtemps confisquée peut-elle n’accoucher que de mots raisonnables ? – et des demandes légitimes. Et notamment celle du Référendum d’Initiative Citoyenne.

Que n’entend on pas depuis plusieurs jours. Ce serait un danger pour la démocratie, un facteur d’instabilité gouvernementale, la porte ouverte même aux instincts les plus vils de la plèbe, une menace pour toutes les avancées sociétales de notre pays, y compris celles que personne, ou presque, n’envisage de remettre en question, peine de mort et IVG en tête. D’autres, plus habiles, affirment que notre droit permet déjà un référendum d’initiative partagé. D’autres, enfin, plus sincères, arguent que ce n’est pas dans la tradition politique de notre nation, qu’il faudrait laisser cela à la Suisse.

Ce dernier point mérite réflexion. Marcel Gauchet a parfaitement cerné et résumé l’histoire politique de notre nation : cette hésitation perpétuelle, ce balancier méthodique entre d’un côté « le culte d’une autorité anonyme et désincarnée, celle des lois, de l’Etat et de ses grands serviteurs qui entendent gouverner au nom de la raison et de l’autre côté par le besoin récurrent de voir cette autorité s’incarner dans une personne afin de lui donner toute sa force, de la rendre véritablement effective ». Autrement dit, entre l’égalité parfaite et la nécessité d’une verticalité très forte. Entre d’un côté la Constitution de l’an I, la Commune de Paris et de l’autre la monarchie absolue, l’Empire, la Ve République de de Gaulle.

Ce référendum d’Initiative Citoyenne, dans le cadre de la démocratie représentative telle que la conçoit notre République, encadré par des règles suffisamment sévères pour qu’il ne puisse concerner que les sujets d’importance pour la nation et la conduite de son destin, mais suffisamment accessibles pour qu’il ne soit pas qu’un mirage, pourrait réconcilier ces deux traditions. Et redonner au peuple le sentiment qu’il compte et qu’il est en dernier ressort, celui qui décide pour, enfin, exorciser le traumatisme de 2005.