En mars 2012, Mohamed Merah assassinait sept personnes. Parmi lesquels trois dont le jeune âge et deux dont l’appartenance religieuse n’ont pas une seule fois trouvé grâce à ses yeux.

On découvrait alors pour la première fois depuis longtemps sur le sol français la haine, la vraie, fanatique et aveugle, mettant ceux qu’elle anime au ban de l’humanité. On redécouvrait le visage de l’islamisme, ce cancer gangrenant le corps social qui avait, déjà, atteint quelques-uns de ses membres. On découvrait dans nos villes  les prêcheurs de la guerre sainte ; les jeunes, pourtant Français, en rupture avec cette société qui avait accueilli leurs parents ou grands-parents et qui leur assurait une éducation et des soins gratuits.

Cinq années plus tard, Abdelkader Merah et Fettah Malki devaient répondre des crimes d’un frère et d’un ami. Non pour trouver des coupables de substitution, comme l’a sournoisement laissé entendre l’un des avocats de la défense, mais pour faire le procès de l’Islam politique et radical. Car si un Mohamed Merah est celui qui a appuyé sur la gâchette, il en est d’autres, beaucoup plus nombreux, qui ont nourri sa haine par leur enseignement idéologique et religieux et d’autres qui l’ont armé.

Ce procès pouvait – et devait – donc être le procès de cette idéologie mortifère. Et force est de constater qu’il laisse un arrière-gout d’inachevé. Un arrière-gout caractéristique de la situation dans laquelle se trouvent les démocraties libérales occidentales, et au premier chef la France.

Construites sur les principes énoncés par Locke et Montesquieu aux 17ème et 18ème siècles, nos sociétés s’enorgueillissent à juste titre d’avoir une justice indépendante du pouvoir exécutif, autrement dit, de la politique. Elles s’enorgueillissent d’avoir élevé à un rang quasi mystique les valeurs de liberté individuelle, de tolérance religieuse, d’ouverture aux autres cultures.

Ces valeurs sont aujourd’hui en partie notre faiblesse. Quelle force les discours lénifiant emplis des désormais traditionnels « ils n’auront pas ma haine », « pas d’amalgames » ou encore « pas de stigmatisation » peuvent-ils opposer face à des individus dont le seul objectif est notre destruction ? Pas pour nos richesses ou pour nos terres, mais pour ce que nous sommes, intrinsèquement. Pour notre histoire, notre religion, notre culture, notre vision du monde, nos valeurs, etc. Quelle supériorité morale y a-t-il à refuser de se protéger complètement et à laisser ces hommes utiliser les principes structurels de la démocratie libérale et ses valeurs contre nous ? Notre civilisation est-elle devenue si faible que nous rechignions à défendre nos valeurs, quitte à prendre temporairement quelques libertés avec elles ?

Quand nos élites politiques et administratives prendront elles conscience que non, le voile intégral n’est pas un choix librement consenti, c’est le signe de l’asservissement. Que les prêches de haine ou les prières de rue ne sont pas constitutifs de la liberté religieuse mais l’énième symbole de l’offensive islamiste dans l’espace public. Que les jeunes ayant refusé d’honorer les minutes de silence après les divers attentats ne sont pas victimes d’inégalités socio-économiques, ils disent la haine qu’ils ont et qui leur a été inculquée de notre société.

A ceux qui pousseraient des cris d’orfraies, qui brandissent le risque fantasmé de disparition des libertés individuelles et de l’Etat de droit, qui affirment que nous adapter signifierait la victoire du terrorisme, il serait utile de préciser que la République romaine n’hésitait pas, en cas de péril imminent, à confier les pouvoirs civils à un homme, le plus souvent un général ou un ancien haut magistrat, qui avait six mois pour mener sa tâche à bien. Plus près de nous encore, citons Jean Jacques Rousseau : « Il n’y a que les plus grands dangers qui puissent balancer celui d’altérer l’ordre public, et l’on ne doit jamais arrêter le pouvoir sacré des lois que quand il s’agit du salut de la patrie. Dans ces cas rares et manifestes, on pourvoit à la sûreté publique par un acte particulier qui en remet la charge au plus digne… Si, pour y remédier, il suffit d’augmenter l’activité du gouvernement, on le concentre dans un ou deux de ses membres : ainsi ce n’est pas l’autorité des lois qu’on altère, mais seulement la forme de leur administration. Que si le péril est tel que l’appareil des lois soit un obstacle à s’en garantir, alors on nomme un chef suprême, qui fasse taire toutes les lois et suspendre un moment l’autorité souveraine. En pareil cas, la volonté générale n’est pas douteuse, et il est évident que la première intention du peuple est que l’État ne périsse pas »

Nous n’en sommes pas aujourd’hui, heureusement, à activer l’article 16 de notre constitution. Mais le fait est qu’il existe, dans le monde comme en France, des individus qui se veulent être ce péril. A nous d’en prendre conscience, et rapidement, et d’adapter nos mentalités, et notre droit.