«La rhétorique victimaire de Camélia Jordana fait le jeu de la haine anti-flics»

Publié dans le Figaro le 25 mai 2020

Il y a quelques semaines, alors que le confinement était sur le point de prendre fin en France, quelque deux cents artistes et scientifiques signaient un appel refusant le «retour à la normale», synonyme selon eux de surconsommation et de destruction des écosystèmes fragiles. Parmi eux, quelques acteurs ayant engrangé de jolis cachets pour figurer dans des publicités pour des véhicules polluants ou des croisières dont on connaît l’impact sur la biodiversité marine, certains chanteurs ne prenant pas la peine de compenser écologiquement leurs nombreuses tournées internationales et d’autres artistes comme Juliette Binoche passant leur temps à signer appels et tribunes à défaut d’étudier des projets artistiques qui se raréfient.

Samedi soir, l’émission de Laurent Ruquier nous a offert une nouvelle occasion de constater à quel point la densité intellectuelle de quelques-uns des artistes était inversement proportionnelle à leur volonté d’investir le débat public.

Dans une émission dont on avait oublié qu’elle existait encore, parmi un panel d’intervenants respirant la diversité des opinions, une chanteuse, Camélia Jordana, nous a livré une de ces saillies dont on a toujours du mal à se relever tant elle atteint des hauteurs d’indécence. Dans une logorrhée que ne venait mollement interrompre qu’un contradicteur maîtrisant aussi peu le sujet en question qu’elle-même, la chanteuse révélée en 2009 par un télécrochet affirmait «ne pas se sentir en sécurité face à un flic» et dénonçait les «massacres» (sic) dont sont victimes «les hommes et les femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue» pour «nulle autre raison que leur couleur de peau» (sic). Une profession entière salie en toute tranquillité à une heure de grande écoute, des mensonges ignominieux proférés avec candeur, un rapport au réel inquiétant et une participation enthousiaste aux fractures identitaires qui secouent notre communauté politique.Cette polémique est symbolique de la haine anti-flics qui convulse la société

Si l’histoire personnelle de Camélia Jordana décrédibilise immédiatement et irrévocablement toute prétention à incarner la révolte des banlieues, cette polémique est néanmoins symbolique de la haine «anti-flics» qui convulse des pans entiers de notre société et qui assimile les forces de l’ordre à des cow-boys ou à une milice.

Cette haine balaye d’un revers de main les derniers résultats de l’étude annuelle de l’ONDRP, selon laquelle un peu plus de vingt mille policiers et gendarmes ont été blessés en 2018, soit le niveau le plus élevé depuis 2009! Parmi eux, un peu moins de la moitié l’ont été en mission, lors d’une participation à une opération de maintien de l’ordre, de sécurité publique ou d’investigation, et plusieurs centaines ont été blessés après usage d’arme à feu. Ces chiffres, sans doute la chanteuse les ignore-t-elle.Ce sont les forces de l’ordre qui ne se sentent plus en sécurité

Car la réalité est qu’aujourd’hui, ce sont les forces de l’ordre qui ne se sentent plus en sécurité. En parallèle de la menace terroriste, des manifestations parfois violentes des gilets jaunes, des mouvements sociaux contre la réforme des retraites dont les cortèges sont suivis des professionnels de l’émeute, de l’épidémie de Covid-19 et du confinement à faire respecter, les forces de l’ordre doivent faire face chaque semaine à des tensions dans certains squares et certaines cités de Villeneuve-la-Garenne, Aulnay-sous-Bois, Mantes-la-Jolie, Trappes, Créteil, Gennevilliers, La Courneuve, Évry, etc.

La réalité est que la simple présence de forces de l’ordre dans certains endroits suffit à provoquer des attroupements, à générer une tension qui peut déboucher à n’importe quel moment sur une prise à partie violente des forces de l’ordre. Les derniers événements de Villeneuve-la-Garenne nous ont montré jusqu’où pouvait aller cette violence à leur encontre: véhicules caillassés, tirs de mortier à l’encontre des personnels, incendies des commissariats à l’aide de cocktails molotov.

Dans ces mêmes endroits, que les dispositifs de reconquête républicaine ont bien cernés, la peur a changé de camp et les policiers n’y interviennent que lorsqu’ils sont en nombre suffisant. Les policiers, mais également les pompiers dont les agressions, toujours selon l’ONDRP, ont augmenté de 21 % en 2018 par rapport à l’année précédente et de plus de 200 % en dix ans. À Marseille et dans l’agglomération parisienne, l’augmentation en 2018 était respectivement de 18 et de 48 %. Il n’est pas jusqu’au SAMU et aux médecins qui n’échappent à cette violence.

Car la réalité que Camélia Jordana feint de ne pas voir, elle qui ne vit pas dans ces quartiers, est que, derrière les références constantes à la précarité des banlieues, aux injustices chroniques dont les habitants seraient les victimes, à «l’islamophobie» et au prétendu racisme de la société française, se cache un projet sécessionniste.Les forces de l’ordre sont perçues par certains comme une armée d’occupation

Dans ces quartiers, les forces de l’ordre et toute autre représentation de l’État, et donc de la France, sont perçues par d’aucuns comme une armée d’occupation ; et ceux qui la combattent, au-delà des intérêts économiques juteux qu’ils tirent de l’absence d’ordre républicain, se voient comme les nouveaux «combattants de la liberté». Dans l’esprit de certains d’entre eux, ils affrontent dans leurs cités les policiers comme leurs grands-parents l’armée française en Algérie.Les revendications larmoyantes n’ont nullement pour objectif une application pleine et entière de la loi, pour les citoyens comme pour les policiers, mais tendent à substituer la loi des caïds à la loi républicaine, l’autogestion à l’autorité de l’État. Les violences envers la police et l’État ne sont pas symptomatiques d’un désir d’égalité et de progrès, elles sont le prélude à un avenir séparé et sont d’autant plus vives qu’elles sont mues à la fois par un laxisme juridique, une sous-capacité carcérale et le biais idéologique de certains magistrats qui pensent sincèrement que les lycéens de Mantes-la-Jolie qui avaient semé la terreur dans plusieurs lycées de la ville ont été victimes de torture et de violences aggravées pour le simple motif qu’ils avaient été obligés de s’agenouiller, mains sur la tête.

La rhétorique victimaire de cette chanteuse n’est que le énième exemple de la propagation du discours décolonial chez une certaine gauche et dans le monde de la transmission et de la culture. Elle révèle la normalisation du racialisme comme nec plus ultra de la pensée diversitaire et antiraciste. À ce titre, la référence à Assa Traoré et sa famille est éloquente. Plusieurs membres de sa famille ont été condamnés pour des actes de violences, des faits graves. Et l’association baptisée «comité vérité et justice pour Adama» qu’Assa Traoré préside a fait du «racisme d’État», de la «gestion coloniale des quartiers» et de la «violence policière comme instrument de répression des minorités», la question centrale de son activisme.

Le 27 novembre 2015, dans la cour des Invalides, avait lieu la cérémonie d’hommage aux victimes des attentats islamistes durant lequel trois chanteuses avaient entonné «Quand on n’a que l’amour». Parmi elles, Camélia Jordana. En faisant sien le discours décolonial et en reprenant mot pour mot la rhétorique victimaire et paranoïaque qui a participé au passage à l’acte terroriste, cette femme trahit l’hommage qu’elle avait rendu ce jour-là aux victimes.

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  1. Hola y gracias por este blog es una verdadera inspiración ..

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