Publié dans Causeur le 29 avril 2020

Depuis une semaine, la France assiste à des scènes d’émeutes dans certaines banlieues françaises. Villeneuve-la-Garenne, Mantes-la-Jolie, Créteil, Trappes, Gennevilliers, Aulnay-sous-Bois, Fontenay-sous-Bois, La Courneuve, Évry, etc. La longue et habituelle litanie des villes où l’autorité de l’État s’érode un peu plus chaque jour. 

Les médias n’en parlent pas

À l’instar des grands médias qui peinent à sortir de leur léthargie et rechignent à traiter l’information entre deux reportages sur les astuces capillaires en cette période de confinement, le gouvernement continue d’afficher une pudeur de gazelle sur le sujet. Par la bouche du ministre de l’Intérieur et de la porte-parole du gouvernement, ces incidents ne seraient en effet pas d’un « niveau de gravité exceptionnel » et ne suffiraient pas à susciter des « inquiétudes ». Tout au plus seraient-ils le fruit d’un confinement trop dur qui pousserait des jeunes gens à trouver toute sorte d’occupations. Ce serait aussi un cri de révolte contre la précarité qu’ils vivent au quotidien. Ennui et précarité qui, bien évidemment, justifient que l’on tende des guets-apens aux forces de l’ordre et que l’on attaque au mortier des bâtiments publics.

Si ces propos n’étaient du fait que du seul Christophe Castaner, cela n’aurait pas la moindre importance, tant l’indigence intellectuelle et la déconnexion du réel de ce personnage battent chaque jour le record de la veille. Il n’est rien à attendre d’un individu qui, le 17 mai 2018, sur le plateau de L’Émission politique, et alors qu’il était interpellé par Patrick Pelloux sur la difficulté de son gouvernement à nommer le terrorisme islamiste par son nom, avait répondu qu’il ne fallait ni stigmatiser ni mélanger les choses, avant de faire référence à un mystérieux projet d’attentat organisé par une cellule d’extrême-droite et dont il aurait été la cible. 

La pauvreté, apanage des banlieues ?

Mais force est de constater que cette référence constante à la précarité sert de matrice à toutes les « politiques de la ville » telles qu’elles ont été appliquées depuis 1977, période où les classes moyennes et la génération issue du baby-boom avaient déjà quitté les grands ensembles urbains construits hâtivement dans l’après-guerre et avaient été remplacées par des populations, généralement peu qualifiées, issues de l’immigration, et à qui l’on offrait le confort du regroupement familial alors même que la situation économique se détériorait.  

C’est à partir de ce postulat socio-économique que s’est développé depuis la fin des années 1970 une rhétorique victimaire pour les uns et culpabilisante pour les autres qui couvrent d’un voile de pudeur tous les débordements quand elles ne les excusent pas tout simplement. Voire quand elle ne les souhaite pas tout bonnement. 

La pauvreté serait donc le moteur le plus puissant du sentiment de révolte. Très bien ! Mais dans ce cas, allons plus loin et déroulons le fil d’Ariane. 

Car les banlieues françaises sont-elles les seules à souffrir de la précarité ?

En 2018, la France comptait 9.3 millions de personnes, soit 14% de sa population, vivant sous le seuil de pauvreté monétaire. Les profils de ces personnes égratignées par la vie sont, comme l’on peut s’en douter, très divers :

– Les familles monoparentales, premièrement, qui sont quatre fois plus souvent pauvres que les personnes vivant dans un ménage composé d’un couple avec un ou deux enfants. Ce sont souvent des mères courage, car 85% des familles monoparentales sont composées d’une mère et de ses enfants, pour qui chaque jour est un défi entre le salaire qu’il faut gagner, l’éducation qu’il faut prodiguer et les tâches ménagères qu’il faut assurer. 

– Les étudiants, qui ont bien souvent un emploi alimentaire en parallèle de leurs études. 

– Les artisans, les commerçants, les chefs de petites entreprises et les agriculteurs, qui représentent la catégorie socioprofessionnelle la plus touchée par la pauvreté après les inactifs. Ce même monde agricole, dont les exploitants et salariés ont un risque plus élevé de 12% de se suicider que l’ensemble de la population, selon une étude publiée l’an dernier par la Mutualité Sociale Agricole, qui est frappée de plein fouet par la concurrence internationale, la chute des cours des produits alimentaires et, depuis peu, le mépris des consommateurs qui les suspectent de vouloir les empoisonner.

La France périphérique souffre aussi

Et si cette pauvreté en France touche indéniablement les Français issus de l’immigration et les territoires où ils sont surreprésentés, elle touche également, et dans des proportions importantes, les régions rurales telles que la Creuse, le Lot-et-Garonne, le Tarn-et-Garonne, la Corse-du-Sud et la Haute-Corse ; les anciennes régions industrielles comme le Nord, le Pas-de-Calais, l’Aisne et les Ardennes. Et n’évoquons pas ici ces territoires périphériques, cette France oubliée qui s’est rappelée au bon souvenir des premiers de cordée, qui n’est pas assez pauvre pour que l’on s’occupe d’elle et pas assez bruyante pour que l’on s’en souvienne. Cette France que l’on taxe, mais qui ne voit pas souvent le fruit de ses impôts.

Et voit-on pour autant des hordes barbares éructer à la première occasion, brûler des bâtiments publics, prendre à parti les forces de l’ordre, leur tendre des guets-apens, attaquer les commissariats au mortier ? Il semble donc que l’aspect économique et social soit insuffisant pour rendre compte des poussées de violence que l’on observe fréquemment dans nos banlieues.

Se pourrait-il que l’aspect culturel ait une influence ?

La politique migratoire de la France peut se résumer comme suit : la croissance continue des flux migratoires depuis la seconde partie du XXe siècle, l’augmentation de la composante extra-européenne, la faible qualification académique et professionnelle moyenne de la part majoritaire de l’immigration ont abouti à une surconcentration territoriale de ces immigrés et la prolifération de cités-ghettos dans lesquelles  les immigrés extra-européens ont atteint une masse critique qui les rend hermétiques à la culture, aux modes de vie, aux mœurs autochtones. Notre politique migratoire a ainsi eu pour conséquence de constituer sur notre sol des territoires ethniquement, socialement et économiquement homogènes, en décalage avec le reste du territoire national. 

Et dans le même temps, les tenants du consensus progressiste et diversitaire ont redoublé d’assaut pour délégitimer le modèle assimilationniste et le remplacer par un multiculturalisme heureux et bienveillant. Les Français et leurs élites ont donc cessé d’être les prosélytes de leur propre nation et ont laissé à d’autres, en réalité moins enclins à l’aménité qu’espéré, le monopole de la constitution et de la narration du récit relatif aux liens historiques entre la France et les pays d’origine des immigrés. Cette narration a excité les frustrations historiques et identitaires et les haines confessionnelles, elle a accentué les fractures culturelles et territoriales et a dessiné les contours d’une contre-France, soutenue par la complaisance de certains qui voient en elle au choix une bouée de leur survie idéologique, un instrument de la réalisation de leur projet politique ou le bouillon de culture qui servira de rédemption à l’humanité de l’homme blanc corrompu, selon les « bons mots » d’Alain Badiou.

Sans néanmoins nier la réalité des difficultés quotidiennes que vivent de nombreuses familles dans ces territoires ni céder à la facilité qui consisterait à englober tous les habitants de ces quartiers dans les préjudices causés par certains d’entre eux, le cri de ces jeunes en question n’est pas un cri de révolte contre les injustices dont ils seraient victimes. Il est un cri de haine et un appel au meurtre. Symbolique quand il s’agit de la France et concret lorsqu’il concerne les forces de l’ordre. 

Les forces de l’ordre perçues comme une force étrangère !

Car dans ces banlieues, les forces de l’ordre, mais également les pompiers et les membres du SAMU, sont perçus comme la représentation de l’État, et donc de la France, et comme une armée d’occupation. Et ceux qui les combattent, au-delà des intérêts économiques juteux bien compris qu’ils tirent de l’absence d’ordre républicain, se voient au choix comme les héritiers des cavaliers de Saladin qui défirent les croisés à Hattin, ou des « combattants de la liberté » des mouvements indépendantistes, FLN en tête. Un « héroïsme » mû au choix par la sous-capacité carcérale qui condamne les prévenus à ne jamais purger leur peine ou au laxisme judiciaire. On a tous le droit à une 13e seconde chance…

Et comme leurs ainés, ceux-ci organisent, planifient et mettent en œuvre des opérations de guérilla urbaine à l’aide d’incendies de poubelles qui feront inévitablement intervenir pompiers et policiers, accueillis par des cocktails Molotov, des tirs de mortier, des jets de projectiles, etc. Non pas pour obtenir un meilleur avenir, mais un avenir séparé.

Tout le reste n’est que de la littérature. Les cris de révolte sociale, le regret de ne pas être suffisamment intégré, les dénonciations des violences policières (en oubliant totalement le concept de violence légitime) et des injustices, les accusations de racisme et d’islamophobie méthodiquement brandis pour couvrir les violences qui suivent, au hasard une interpellation ou un accident, ne sont que des prétextes pour acculer l’État, le soumettre et le chasser. À ce titre, l’apparent appel du Ministère aux forces de l’ordre de n’aller contrôler les débuts d’incendie que s’il existe un réel danger d’incendie généralisé est éloquent, tout comme l’est la tendance à l’éclosion d’incidents et de tensions dans des banlieues pourtant non concernées par le fait divers en question. 

Christophe Castaner ferait bien de méditer les propos de Gérard Colomb, lorsque celui-ci quitta son ministère. Le face-à-face approche.