Il y a trois mois, alors que l’affaire Weinstein éclatait au grand jour et laissait entrapercevoir le bal des hypocrites qu’était en réalité la grande famille du cinéma américain, derrière son progressisme de façade et son amour proclamé de la diversité, nous nous étions félicités de la libération de la parole que cette affaire avait engendrée, tout en récusant la forme qu’elle avait prise, notamment sur les réseaux sociaux.

Il y a deux mois, nous avions moqué les métastases de ce féminisme revendicatif et offensif qui trouvait plus utile de faire de l’écriture inclusive son principal combat plutôt que de se concentrer sur les violences conjugales, les inégalités salariales ou encore la faible représentation des femmes dans les exécutifs des grandes entreprises.

Aujourd’hui, on ne peut que s’inquiéter de la tentative de ce féminisme de jouer la version moderne de la guerre des sexes, ainsi que sa tentation totalitaire.

Depuis quelques semaines, on apprend, assez abasourdis, que le fait de faire la bise à une femme serait un symbole machiste et patriarcal, et que la galanterie serait en réalité sexiste. On lit avec stupeur la réaction de Caroline de Haas, grande conscience de notre temps, à la tribune signée dans le Monde par cent femmes qui s’élèvent contre la criminalisation des hommes, du désir et du « premier pas », et dont le propos ne relève pourtant que du bons sens : non, une plaisanterie grivoise n’est pas forcément l’expression du sexisme ; non, une tentative, même maladroite, d’exprimer son sentiment amoureux ou son attirance n’est pas une forcément une agression sexuelle ; non, être un homme ne signifie pas forcément être un porc ou un prédateur.

Cette tentation de rationaliser et de normer le sentiment amoureux ainsi que les relations entre un homme et une femme aboutira à une impasse, sinon à une bunkerisation des sexes. Le sentiment amoureux, l’attirance sont des choses admirablement complexes. Combien de relations n’auraient jamais vu le jour sans une cour assidue d’un homme ou d’une femme ; combien n’auraient jamais débuté s’il avait fallu que chacun soit absolument sûr de ses sentiments dès le commencement ; combien enfin n’auraient jamais eu leur chance si l’un ou l’autre s’était offensé d’une maladresse. Il ne s’agit évidemment pas de nier les dérapages, les délits et les crimes, il s’agit de se dresser contre l’indistinction généralisée et criminelle.

Elle aboutira d’autant plus à une impasse qu’elle tend de plus en plus à prendre des accents totalitaires. Non content de vouloir normer le désir et la séduction, ce féminisme prétend normer la pensée et l’art. Le summum a sans doute (pour l’instant du moins) été atteint avec la décision de l’opéra de Florence d’adapter la fin de Carmen, sous prétexte qu’il n’est pas envisageable d’ « applaudir la mort d’une femme ». Passons sur la méconnaissance du metteur en scène du message profondément féministe de cette œuvre pour nous interroger sur la suite logique de cette adaptation. Va-t-on dès lors remplacer Iphigénie par Agamemnon dans le sacrifice aux Dieux ? Va-t-on rendre obligatoire la lecture de Boule de suif, non pour ses qualités littéraires, mais pour mieux faire un parallèle avec la bourgeoisie et les hommes d’aujourd’hui qui exploitent les femmes ? Va-t-on militer pour passer chaque semaine à la télévision Le cercle des poètes disparus (débarrassé bien entendu de l’histoire naissante entre Knox Overstreet et la belle Chris), non pour l’émotion qu’il dégage, mais pour promouvoir la séparation des sexes ? Cette relecture de la littérature rappelle bien étrangement l’appel à déboulonner des statues au prétexte qu’elles heurteraient des esprits chagrins.

Cette version du féminisme, arrogant, revendicatif et agressif dessert malheureusement des mouvements qui agissent sans idéologie pour que les femmes cessent de s’autocensurer et aient d’avantage confiance en elles, à l’image du women’s forum; des associations qui accompagnent des femmes ayant le courage et la force de se séparer de maris violents et de porter plainte, comme La Fédération Nationale Solidarité Femmes, etc.

Car pendant que nos hérauts de la justice et de la morale se gaussent de ceux qui auraient l’impudence de ne pas penser comme eux, elles en oublient Mariama, défenestrée par son mari à Montreuil en ce début d’année. Tristes priorités.