«La montée des violences en France est l’indice d’une fracturation sociale grandissante»

Publié dans le Figaro le 24 juillet 2020

Ce mardi 21 juillet, alors qu’il était interrogé par Gilles Bouleau sur l’accord européen permettant un plan de relance concerté entre les États membres, le président de la République n’a pas échappé à une question sur les actes de violence volontaire qui se succèdent depuis plusieurs jours et conduisent invariablement au décès de la victime. Mélanie, renversée sciemment par un chauffard lors d’un contrôle routier ; Philippe, battu à mort pour avoir demandé à des usagers des transports de porter un masque et de présenter leur ticket ; Thomas, poignardé par un détenu tout juste sorti de prison ; Axelle, trainée sur huit-cent mètres. Et ce, sans même évoquer les nombreux autres cas d’agressions qui se succèdent à Bordeaux, Grenoble, Lille, etc. Si le Président a promis une tolérance zéro, il a également appelé à ce que ces situations et ces «incivilités» ne deviennent pas une habitude.

La violence à laquelle nous assistons est devenue un simple mode d’expression individuelle.

Or, cela fait nombre d’années que les Français se sont habitués à l’omniprésence de la violence au sein même du tissu social. Certes, elle a toujours existé, surtout en France, pays éruptif par excellence et dont la tradition nationale fait de la confrontation le mode de résolution des conflits économiques et sociaux. Les tensions inhérentes aux revendications catégorielles ou aux manifestations, celles des Gilets jaunes dernièrement, symptomatiques de la difficile conversion du modèle social français à la mondialisation libérale, ne sont pas sans rappeler celles de la seconde moitié du XIXème siècle, marquée par le passage d’une société traditionnelle et agraire à une société industrielle caractérisée par la paupérisation des masses. Mais la violence à laquelle nous assistons aujourd’hui est différente. Celle-ci est sortie du monde du travail opposant des catégories de population pour devenir un simple mode d’expression individuelle.

Contemporain des bouleversements induits par les révolutions industrielles, Émile Durkheim relia la violence aux mutations du monde commun, synonymes de déliaison sociale, de disparition des repères traditionnels et de fracturation des communautés naturelles primaires. Cette déliquescence du monde commun semble être à nouveau d’actualité, mais pour des raisons qui n’ont rien d’économiques et sociales.

Le processus historique de constitution et de désintégration d’un monde commun est étroitement lié au développement de son forum, qui substitue à la violence comprise comme catégorie d’action politique, la violence comprise comme instrument rhétorique. Il déplace cette violence de l’espace social vers l’espace politique et ses enceintes de délibération, il canalise les tensions inhérentes à l’existence de la figure bicéphale autour de laquelle chaque société se compose et se structure. En effet, que ce soit le roturier et le noble, le révolutionnaire et le contre-révolutionnaire, l’ouvrier et le bourgeois, la société s’est toujours articulée autour d’une dualité que le politique essayait d’harmoniser, suivant les vers de Jean de la Fontaine, selon lesquels le rat, à qui le lion laissa la vie sauve, l’aida ensuite à s’échapper. Le forum est ainsi le lieu de la recherche de l’équilibre où s’expriment des opinions pouvant être divergentes quant à la réalisation de cet équilibre.L’Occident serait responsable de tous les maux du monde et des névroses individuelles qui en découleraient.

Or, depuis plusieurs décennies, la France est la cible d’une tendance historique et idéologique de fond, dont les divers avatars qui secouent ce forum considèrent que l’Occident est structurellement bâti sur un paradigme de domination. Il serait responsable de tous les maux du monde et des névroses individuelles qui en découleraient et l’expiation passerait nécessairement par sa disparition.

Quelle que soit l’engeance postmoderne du marxisme – le progressisme né d’une tentative de sauver le communisme des expériences soviétique et maoïste, le décolonialisme issu d’une réinterprétation des auteurs de la French Theory par des universitaires d’un pays multiculturel car multiethnique et dans lequel la race est une clef de lecture des rapports sociaux, ou la décroissance, cette posture mystique et néo-païenne de l’adoration de la nature – chacun de ces avatars repose sur un cadre d’interprétation d’un réel uniquement compris comme le lieu de manifestation d’une série de pouvoirs, d’actes de domination et de luttes d’émancipation entre des catégories irréconciliables dont la composition peut néanmoins varier d’un cadre d’interprétation à l’autre.

Ainsi, le capitaliste était au prolétaire ce qu’aujourd’hui, le vieux mâle, le blanc et l’Homme sont respectivement aux minorités nationales, aux minorités immigrantes et à la nature. Un ennemi à abattre. Une seule cible, le «vieux mâle blanc libéral», figure normative fantasmée par excellence, mais beaucoup de tireurs embusqués, et tant pis si l’un des tireurs devient une cible, tant les rets de la convergence des luttes sont lâches. Quelle stupeur Marlène Schiappa a-t-elle dû ainsi ressentir en lisant la tribune de féministes radicales l’accusant de «fémonationalisme» suite à ses propos intolérables selon les signataires sur les atteintes aux droits des femmes dans les quartiers concentrant une forte immigration extra-européenne et sur la nécessité d’expulser les étrangers coupables de violences sexuelles et sexistes…

Chacun de ces cadres d’interprétation remplace la recherche d’harmonie, raison d’être du politique, par une opposition frontale entre partisans de chacune des faces de la figure bicéphale, à l’image d’un combat à mort entre David et Goliath, faisant ainsi de la violence ou de la contrainte un instrument politique d’émancipation. La violence n’est plus comme le symptôme de l’effondrement social mais la condition d’une déliaison sociale, interprétée comme une libération, aboutissant à l’impossibilité d’une socialisation et d’une identification en dehors des catégories internes à chaque cadre d’interprétation. En réinstallant la violence dans le champ social, les militants progressistes, décoloniaux ou décroissantistes ont cherché et cherchent encore à assécher le forum pour déconstruire la Cité. Hier par la révolution, aujourd’hui par l’implosion.

Il semble aujourd’hui que cette violence ait largement dépassé les limites des groupes organisés qui hier demandaient à bâillonner journalistes et polémistes, boycotter des entreprises pour cause d’investissements publicitaires dans des magazines dont la ligne éditoriale déplaît, interdire d’accès aux tribunes étudiantes élus et intellectuels, censurer œuvres et pièces de théâtre, déboulonner des statues, etc.

La violence est devenue un instrument d’expression individuelle et de règlement des conflits personnels. Elle accélère la désintégration de notre communauté politique à mesure que le forum est asséché, que les individus sont assignés à résidence identitaire, que ces résidences sont irréconciliables et que le débat politique et intellectuel est gangrené par la pathologisation de la dissidence au Consensus progressiste et diversitaire qui enferme dans la «cage aux phobes» quiconque émet une critique raisonnée des minorités.

Il n’existe pas une seule réponse à l’insécurité bien entendu, mais le rétablissement du sentiment du semblable, par-delà les origines ethniques, les confessions, les convictions politiques, est une condition élémentaire à ce que nous puissions vivre côte-à-côte et non pas face-à-face. Sans cela, nous retournerons à l’état de nature, celui de la guerre de tous contre tous.

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