Publié dans Causeur le 07 août 2020

Moins de cinquante personnes. Il aura suffi de moins de cinquante énergumènes excitées pour obtenir la tête de l’adjoint au Maire de Paris à la culture ce jeudi 23 juillet, coupable d’avoir fréquenté, plus ou moins assidument, Gabriel Matzneff. Avant lui, c’était au tour de Gérald Darmanin et Éric Dupont-Moretti d’être dans l’œil du cyclone féministe.

Quelques semaines encore auparavant, c’était au tour de la France entière d’être accusée par une famille de délinquants notoires, réclamant vengeance pour Adama, dont on apprenait il y a peu qu’il avait bel et bien abusé sexuellement son codétenu lors d’un de ses nombreux passages en prison. Point de démission réclamée ici, uniquement l’expiation pour un passé d’esclavagisme, de colonialisme et de domination. La sentence ? Sa dilution, par le déboulonnage de statues, l’épuration des livres d’histoire, le passage de toutes les œuvres et de leurs auteurs au « scanner antiraciste ».

Le « monde d’après », tant fantasmé pendant les longues semaines de confinement, ressemble étrangement au monde d’avant. Intolérant, médiocre, conflictuel.

Une conflictualité qui dépasse dorénavant largement les marges de la société et les milieux radicaux qui y sont traditionnellement associés et qui pénètre subrepticement tous les milieux de la culture et de la transmission.

Au premier rang desquels l’Université, régulièrement agitée par les revendications de groupes constitués et bénéficiant de la lâcheté de certains responsables. Citons pêle-mêle la pièce d’Eschyle, déprogrammée de la Sorbonne dans un premier temps, les conférences annulées ou perturbées, de François Hollande à l’université de Lille à Sylviane Agacinski à Bordeaux Montaigne en passant par Carole Talon-Hugon, invitée de la Villa Arson. Et ceci sans même évoquer celles ajournées par les directions des universités ou écoles elles-mêmes, dont ont fait les frais Thierry Lentz à Audencia ou Geoffroy Lejeune à l’IEP de Lille.  

Le monde de la culture ensuite. Si le Carmen anti-féminicide proposé à Florence en 2018 pouvait encore prêter à sourire par son ridicule, l’appel de personnalités provenant d’institutions prestigieuses et exhortant l’orchestre symphonique de Boston à diversifier sa programmation – comprendre mettre davantage en valeur les femmes et les personnes de couleur – est beaucoup moins risible, tout comme le sont les revendications provenant de forces politiques implantées. Ainsi, Alice Coffin, encore elle, affirmait vouloir que la Mairie de Paris, conditionne l’octroi de subventions aux institutions culturelles au respect de critères féministes. Lorsque l’on connait la nature de son féminisme, l’on s’interroge sur la pertinence des critères en question.

Cette lecture des rapports humains, réductible à une confrontation entre catégories dont les membres partagent tous un même déterminant identitaire (le sexe, l’origine, la confession religieuse, l’orientation sexuelle) et qui considèrent être injustement discriminés en raison d’une différence objective avec la figure normative par excellence du « vieux mâle blanc libéral », est le fruit de l’évolution du cadre de pensée marxiste à l’aune de la société de consommation et des échecs des expériences communistes. La société post-nationale qui a découlé de l’évolution de ce cadre de pensée est ainsi celle de l’obsession diversitaire, de la fascination pour les identités propres à chaque individu et de la déconstruction de toutes les normes, discriminantes ou non, devant être objectivement délégitimées ou absolument préservées. Elle est la condamnation de ces repères communs, jugés aliénants, symboliquement violents et impropres à l’exhibition des revendications identitaires et des particularismes. Elle est une société du choix individuel, du refus catégorique d’être catalogué en dehors de l’appartenance que l’on a choisie – ou pire, celle que l’on a choisie pour vous.

Si, depuis les années 1970, les catégories ont été modifiées avec tour à tour les minorités nationales, les minorités immigrantes puis la Nature dans le rôle du nouveau prolétaire, le cadre de pensée et sa finalité sont, eux, restés identiques. Ainsi naquirent successivement les néo-progressistes, les décoloniaux et les décroissantistes.

Cette conception diversitaire de notre démocratie a évidemment eu des conséquences profondes dans la structuration du débat public, qu’André Perrin a parfaitement décrites. Auparavant violente, mais féconde, la discussion démocratique permettait à différentes familles de pensée de se confronter, d’atteindre l’harmonie par la contradiction entre convictions différentes mais complémentaires, s’inscrivant dans un commun républicain. Aujourd’hui, sous prétexte de lutte contre les discriminations, les néo-progressistes, les décoloniaux  et les écologistes version Greta Thunberg et EELV ont envahi le débat public. Le noyauter serait plus juste.  

N’y sont dorénavant accueillis que ceux qui communient dans l’exaltation de la différence et de l’individualisme, qui célèbrent la société comme une collection de catégories indépendantes et séparées qui ont besoin d’un cadre neutre, d’un cadre de droits qui se refuse à trancher entre des fins et des objectifs concurrents, pour paraphraser Michael Sandel. Et lorsque l’exclusion devient impossible, les familles de pensée adverses au consensus progressiste et diversitaire sont reléguées à l’arrière ban du débat et présentées avec infiniment de précautions qui, de fait, excluent le contradicteur du champ de la rationalité et disqualifient moralement cette dissidence.

En excluant la confrontation, la violence rhétorique du débat politique et intellectuel, les militants progressistes, décoloniaux ou décroissantistes ne cherchent nullement à promouvoir une cause juste et noble, mais à imposer leur vision du monde pour recomposer ensuite la société selon leur vue. Une recomposition qui ne pourra déboucher que sur son effondrement. Si la révolution ne peut être menée, alors l’implosion réalisera le projet de la table rase

L’objectif réel de ces mouvements révélé, il n’est dès lors plus nécessaire de s’interroger sur l’existence de nombreux angles morts et contradictions internes. Aussi nombreux soient-il…

Pourquoi les féministes détournent-elles constamment les yeux lorsqu’une agression est commise par un ressortissant étranger ? Pourquoi s’acoquinent-elles avec des mouvements d’obédience religieuse exigeant la reconnaissance d’attributs abaissant la dignité de la femme ?

Pourquoi les nouveaux « antiracistes » agissent-ils comme si l’Occident avait la paternité exclusive de l’esclavage et de la colonisation en passant sous silence les traites intra-asiatique, arabo-musulmane et intra-africaine ? Comment l’antiracisme est-il passé d’un appel à la fraternité à l’injonction à la soumission ? Comment est-il passé d’une demande de plus d’Etat, à travers l’Ecole de la République, à plus d’Etat du tout, que traduit la détestation de la police ?

Pourquoi les plus farouches défenseurs de l’environnement n’évoquent-ils jamais l’impact des pays asiatiques et du golfe persique ainsi que la démographie africaine sur le réchauffement climatique ? Pourquoi ne défendent-ils pas ardemment les progrès technologiques et les découvertes scientifiques à même de concilier croissance économique et soutenabilité environnementale ?

La désintégration de nos communautés politiques –  au travers le culte voué à un homo oeconomicus continument soumis à ses désirs et revendiquant sans cesse de nouveaux droits pour lui, l’épuration de notre mémoire collective au regard des critères diversitaires en vigueur ou le bannissement du progrès technologique – est d’autant plus rapide qu’elle est facilitée par la naïveté de la majorité des acteurs du débat qui s’évertuent à considérer ces militants comme leurs semblables. Les médias les accueillent, les autorités valident leurs manifestations, en dépit parfois des impératifs sanitaires. Il n’est pas jusqu’aux enceintes de délibération et aux temples du savoir qui leur soient ouverts.

Il ne s’agit néanmoins pas de bannir ces mouvements. Réduire au silence une opinion et interdire son expression n’ont jamais permis de tarir sa source. Au contraire, elle s’en trouve renforcée, voire radicalisée. Il s’agit de démasquer leurs véritables intentions, de les extraire du débat public – et par là même réintroduire la conflictualité de l’espace social vers l’espace politique – et de les considérer dorénavant comme ce qu’elles sont : mortifères.

Ce n’est qu’à cette condition que nos communautés politiques pourront être défendues et les causes que ces mouvements prétendent défendre mieux représentées.