Nous avons eu, durant ces beaux mois d’été, le plaisir d’interviewer Charles Beigbeder. En parallèle d’une brillante carrière dans l’entrepreneuriat et la finance, Charles Beigbeder est un homme impliqué dans la vie de la Cité. Elu dans le VIIIe arrondissement, membre fondateur de l’Avant-Garde, think-tank conservateur-libéral, partisan d’une union des droites, il est récemment devenu actionnaire de L’Incorrect, le magazine qui s’assume comme conservateur et qui se situe aux carrefours des droites. C’est donc tout naturellement que nous avons évoqué avec lui la refondation et la recomposition de la droite en France.

La Nouvelle Garde : Notre première question est à dessein provocatrice. Lors de notre première interview, avec Geoffroy Lejeune, nous avions largement évoqué le sujet des médias, des relais d’opinion et autres influenceurs. Selon lui, la défaite idéologique et sémantique de la droite conservatrice s’est dessinée au moment où la gauche déconstructiviste a délaissé le monde politique pour infiltrer selon la méthode trotskiste les métiers de la transmission (les médias, les universités, le monde de la culture principalement). Elle s’est dessinée plus précisément lorsque ces milieux ont oublié ce qu’Hubert Beuve-Méry appelait le principe de « subjectivité honnête » pour qualifier la ligne éditoriale du Monde, et ont ainsi commencé à présenter leur pensée et leurs opinions comme des faits objectifs. La droite aujourd’hui se lance dans le combat culturel et médiatique en assumant totalement la subjectivité de ses opinions. Elle réplique donc avec 40 ans de retard ce que la gauche a fait par le passé, dans un contexte de défiance terrible envers les organismes de presse et le monde politique et culturel. Par conséquent, la droite n’est-elle pas condamnée à manquer la reconquête des cœurs et des esprits, dans un contexte global pourtant assez favorable ?

Charles Beigbeder : Non, la droite n’est pas condamnée à rester marginale dans l’opinion publique ; elle est même en train d’effectuer un grand basculement idéologique au sein de la population française et plus généralement en Europe occidentale. La reconquête des cœurs et des esprits ne fait donc que commencer. La raison d’un tel virage est double : d’abord, je constate que la droite est mieux armée idéologiquement aujourd’hui qu’il y a 30 ans, qu’elle finit par sortir timidement de l’économisme dans lequel elle s’était longtemps enfermée par honte de son identité et de ses valeurs, qu’elle n’est plus systématiquement à la remorque idéologique de la gauche et qu’elle lui conteste son magistère moral et sa prétention à détenir le monopole de la vérité. Il y a une évolution indéniable du discours politique de droite à ce sujet. Il y a 30 ans, un ministre de droite affirmait que l’immigration était une chance pour la France. Aujourd’hui, celui qui tiendrait de tels propos serait marginalisé dans son camp. Ensuite, c’est l’évolution des faits qui donne raison à ceux qui prêchaient dans le désert il y a 30 ans. Les mouvements dits populistes que l’on voit partout en Europe ne sont qu’une réaction naturelle de la France des oubliés contre les excès de l’immigration et du mondialisme qui ont dégradé leurs conditions de vie. La droite ne fait donc qu’accompagner un mouvement qui vient des profondeurs du réel.

LNG: Dans une interview croisée, entre Dominique Reynié et Patrick Buisson pour le Figaro Vox, ce dernier considère que la victoire de la droite passera par l’alliance entre la bourgeoisie conservatrice et les catégories populaires sur un programme de défense de notre identité, donc de continuité historique de la France, et de permanence anthropologique. Exit donc le libéralisme économique, sacrifié sur l’autel de l’union des droites. Les discours des « ténors de la droite » tendent à légitimer cette vision en adoptant une ligne économique qui parfois n’a rien à envier à la France Insoumise ou au Front National, en témoigne la dernière prise de position de Guillaume Peltier sur le SMIC. Cela signifie-t-il que la synthèse libérale conservatrice telle que l’avait conçue François Fillon et dont tout le monde disait qu’elle était le point d’équilibre entre toutes les droites, est à jeter à la poubelle ?

CB : Non, la synthèse libérale-conservatrice n’est pas à rejeter à condition qu’on la comprenne dans le bon sens. Il ne s’agit pas d’un libéralisme mâtiné d’un habillage conservateur comme cela a souvent été malheureusement le cas chez les personnalités se revendiquant du libéral-conservatisme. C’est d’abord un ancrage dans la philosophie conservatrice telle qu’elle est développée par Burke, Chateaubriand ou, plus proche de nous, Roger Scruton. Une philosophie de l’enracinement et de la tradition qui s’oppose au progressisme pour qui l’humanité doit se régénérer en permanence par un détachement de tous les liens qui l’unissent à la nature et à l’histoire. Le conservateur ne refuse pas le changement en lui-même ; il s’oppose juste à celui qui met en œuvre la tabula rasa et coupe l’homme de ses attaches naturelles. Le conservateur distingue le domaine de l’être de celui de l’avoir : il souhaite conserver tout ce qui constitue la société dans son être : la famille traditionnelle, le savoir, l’école, la transmission, les coutumes, le respect dû aux anciens, le sens du sacré, l’inscription dans une lignée, le sens de l’héritage, le sentiment national, la civilisation, etc.. En revanche, il n’est aucunement contre les changements qui affectent le domaine de l’avoir et pense que l’économie doit pouvoir s’adapter en permanence aux exigences de la compétition mondiale. En ce sens, son conservatisme est libéral mais il est d’abord conservateur avant d’être libéral car il considère que la question civilisationnelle et identitaire prime la question économique et sociale, parce qu’au fond, l’être prime l’avoir.

LNG : Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, appellent comme vous à l’union des droites, ou à la synthèse des droites hors les murs. Nous sommes à une époque où les appareils politiques sont frappés d’incurie et de défiance sans précédent dans l’histoire politique. Nous sommes à une époque où les électeurs se fichent éperdument des consignes d’appareils et où ils ont déjà franchi les digues cent fois dans le secret de l’isoloir (52% des électeurs de Fillon ont voté pour Marine le Pen ou ont préféré s’abstenir ou voter blanc lors du second tour). Nous sommes surtout à une époque où la droite n’est plus seulement tiraillée entre sa frange conservatrice et sa frange libérale mais entre sa frange conservatrice et sa frange identitaire, qui sont absolument incompatibles d’un point de vue philosophique. Cette notion d’union des droites a-t-elle donc réellement un sens ?

CB : Justement ! L’union des droites, je ne la considère pas du tout d’un point de vue partisan. Cette union des droites, je n’y crois pas une seule seconde car le Rassemblement national et Les Républicains sont engagés dans une lutte à mort pour obtenir le leadership politique de la droite. De même que j’ai du mal à croire aux petits partis qui essaient d’émerger entre ces deux mastodontes. En revanche, je pense que l’union des droites doit se réaliser sur le terrain des idées comme Mitterrand avait réussi à faire le programme commun de la gauche dans les années 70. C’est en multipliant les initiatives intellectuelles et culturelles que l’on finit par conquérir les cœurs et les esprits, et donc les urnes ! Je sais que cela viendra un jour parce que les faits parlent pour nous et qu’on ne peut laisser perpétuellement la gauche dominer le paysage politique alors qu’elle est minoritaire dans le pays. Il faudra, un jour, qu’une personnalité charismatique de droite puisse faire à droite ce que Macron a fait à gauche. Pour l’instant, nous sommes encore loin de tout cela.

LNG : Question plus politique pour finir. Laurent Wauquiez a limogé Virgnie Calmels. Derrière son slogan de campagne « la droite de retour », et derrière sa fermeté apparente, pourriez-vous nous dire de quoi Laurent Wauquiez est-il philosophiquement et idéologiquement le nom ? Est-il le nom de cette droite que vous appelez de vos vœux ?

CB : Je constate que Laurent Wauquiez a effectivement changé le logiciel intellectuel de la droite et je ne peux que m’en féliciter. Maintenant, il est trop tôt pour pouvoir juger de son action, cela ne fait même pas un an qu’il est président des Républicains. Il a dû repartir de zéro avec un parti en ruine, tétanisé par l’ouragan macroniste de 2017. Il doit aussi affronter l’opposition des élus de droite qui ont un logiciel intellectuel et politique de gauche. Je pense à tous ceux qui se précipitent vers Macron et sont plus proches de la synthèse idéologique d’En Marche que d’une vraie droite enracinée. Ceux-là regardent toujours vers la gauche car ils ont honte de leur famille politique. Ils devront tirer un jour toutes les conséquences de leur positionnement paradoxal et rejoindre Emmanuel Macron. À ce moment, il devrait pouvoir être plus simple de rassembler la droite sur une base idéologique claire.