C’est dans les locaux de l’Institut Sapiens que nous rencontrons Olivier Babeau, son fondateur et son Président. Après de nombreux entretiens avec des penseurs conservateurs, la discussion avec ce libéral assumé revêt un intérêt tout particulier. Olivier Babeau échappe aux écueils que certains devinent, voire que certains guettent chez les libéraux pour les conspuer, à savoir une conception anthropologique désincarnée et une vision de la Cité déracinée.

La Nouvelle Garde : Si vous le permettez la première question portera sur le concept de Progrès.

La manière classique d’appréhender le progrès repose sur la distinction entre le progrès phénomène, ou le progrès technique pour le dire autrement, et le Progrès idée, qui est en réalité une philosophie de l’histoire dans laquelle l’homme devient peu à peu son propre et unique objet de maitrise et d’amélioration.

Dans cette vision classique, le progrès phénomène n’est que l’instrument de la maitrise totale de l’homme par lui-même, donc du Progrès idée.

Vous retrouvez vous dans cette définition du Progrès ?

Olivier Babeau : Il faut être conscient du caractère original de la notion de progrès dans l’histoire humaine. Le mot innovation lui-même n’est d’ailleurs apparu qu’au XIXe siècle. Avant cela, tout terme faisant référence à une quelconque modernité était péjoratif. Ce qui était bien, ce qui était moralement souhaitable, ne pouvait s’appréhender que dans le cadre de la tradition et de la continuation de cette tradition. Tout ce qui s’en écartait un tant soit peu devait être rejeté et combattu.

Ce n’est qu’avec les Lumières que la distinction entre opinion et connaissance est apparue et avec elle la croyance dans le progrès. Un progrès politique tout d’abord, qui était la traduction des réflexions des humanistes sur la capacité des sociétés à s’améliorer, à devenir des sociétés idéales. Un progrès matériel ensuite, qui a donné naissance au XIXe siècle au positivisme, selon lequel il n’est point de salut en dehors des sciences pour le dire rapidement. Et force est de constater que les sciences et leur développement ont effectivement grandement amélioré les conditions d’existence de milliards d’êtres humains, si l’on met bien entendu entre parenthèses les épisodes des guerres mondiales.

Néanmoins, ce progrès technique, ce progrès phénomène, n’allait pas nécessairement de pair avec le Progrès idée pour reprendre vos termes. Ce n’est que très récemment qu’a eu lieu le grand retournement conceptuel dans lequel le Progrès, associé tantôt à une grande noirceur, est aujourd’hui devenu synonyme d’espérance. Et alors qu’il était auparavant accueilli avec méfiance, il est aujourd’hui attendu de manière assez béate. Les campagnes de communication ou de marketing sur des produits de grande consommation sont d’ailleurs assez symptomatiques de cette vénération de « l’à venir ». Il suffit qu’une marque mette « nouveau » sur un produit pour que les ventes augmentent.

A mon sens, cette vénération actuelle de l’avenir est aussi fautive que la glorification éculée du passé.

LNG : Aujourd’hui, les grandes problématiques auxquelles nous sommes confrontés sont le réchauffement climatique, les inégalités socio-économiques croissantes ou encore les grandes migrations. Si nous nous projetons dans quelques décennies, ce sera l’intelligence artificielle et les algorithmes, le génie génétique et les biotechnologies.

Dans ce monde de demain, que des gens comme Noah Harari ou Laurent Alexandre a donné à voir, y a-t-il encore une place pour les concepts de nation et d’humanité ? Pour le dire autrement, dans le monde illimité de demain, les inquiétudes que l’on voit aujourd’hui se développer quant à la continuité des communautés politiques et quant à la permanence anthropologique ne seront-elles pas hors sujet étant donné qu’elles reposent sur la notion de limitation ?

OB : C’est une très bonne façon de poser la question ! Vous savez que les Grecs avaient cette vénération pour la notion de limite, sous les traits de la déesse Némésis, et haïssaient l’hubris, ou autrement dit l’excès. Ils étaient persuadés que le monde reposait sur un équilibre naturel entre d’un côté l’apollinien et de l’autre le dionysiaque qui sont tous deux des formes d’excès, de la perfection et de l’ivresse. Les Grecs étaient ainsi convaincus que pour le monde soit monde, il était nécessaire de marier les deux. A Delphes par exemple, la Pythie ne parlait pas qu’au nom d’Apollon contrairement à ce que l’on pense. Certaines de ses prophéties se faisaient au nom de Dionysos.

C’est cet art de la limite, par un équilibre subtile entre les différents excès, que nous sommes aujourd’hui en train de perdre dans notre civilisation.

Les trois piliers sur lesquels reposent toutes les communautés politiques, à savoir la façon dont nous créons de la valeur, dont nous vivons les uns avec les autres et dont le pouvoir se répartit, sont en train de se polariser à l’extrême.

D’un côté, vous avez les grandes plateformes qui créent un système économique binaire avec des individus qui accaparent la valeur et vassalisent l’ensemble des acteurs économiques restants. De l’autre, vous avez des sociétés polarisées entre les « dieux » et les « inutiles », entre les individus qui, grâce à leurs connaissances, font la mondialisation et les autres qui la subissent. C’est ce que nous observons depuis longtemps avec la fin des classes moyennes et dont témoigne par exemple Alain Lipietz, avec le passage d’une société en losange – beaucoup de monde au milieu et peu aux extrémités – à une société en sablier, avec peu d’individus au milieu et beaucoup aux deux sommets. Cette double polarisation entre vainqueurs et perdants s’accompagne automatiquement d’une troisième polarisation en termes de pouvoir. Notre démocratie est profondément minée par ces fractures économiques, sociales, territoriales, à tel point que nous n’avons plus de débats démocratiques mais des confrontations démocratiques qui rendent bien évidemment impossible un quelconque consensus par le dialogue. 

LNG : Vous évoquez la manière dont nous vivons ensemble et dont nous dialoguons. Tout cela n’est possible qu’en présence d’un commun qui transcende les clivages politiques et les différences individuelles. Or nos sociétés démocratiques libérales sont de plus en plus individualistes. Ce que vous décrivez n’est-il pas la conséquence de cet individualisme débridé ?

OB : Vous évoquiez la nation et l’humanité dans votre question précédente. Je ne pense pas que ces sujets puissent être évacués pour la simple et bonne raison que nous avons tous besoin d’un ancrage.

Nos territoires en France possèdent les trois luxes dont nous aurons besoin dans le monde du XXIe siècle. Le temps, l’espace et les racines.

Dans notre société hyper-connectée, notre attention n’est jamais libre, elle est sans cesse captée par tel écran ou tel message publicitaire. Dans cette société, le temps pour soi, le temps riche pour soi ou l’otium comme l’appelaient les Romains, s’est considérablement réduit. Il nous appartient de recouvrer cette sagesse antique, ce temps pour soi et pour les autres, ce temps pour le partage, pour la convivialité. Regardez le Grand débat souhaité par le Président de la République. Où se déroule-t-il ? Dans les mairies, dans les amphis, dans des salles communes. Cela témoigne d’un besoin de se retrouver, d’échanger dans le monde réel, qui est assez réconfortant selon moi.

Ensuite l’espace. La polarisation dont nous parlions précédemment touche aussi bien l’organisation spatiale de nos sociétés avec une difficulté de plus en plus grande à vivre au cœur des métropoles connectées et donc avec une obligation de plus en plus latente pour bon nombre de personnes de s’éloigner des centres urbains. Dans ce contexte, nos territoires recèlent une richesse inouïe.

Enfin, les racines. Nous habitons tous quelque part et ce quelque part est éminemment particulier. Nous ne vivons pas en France comme nous vivons à Taiwan ou Singapour, au milieu des Etats-Unis ou en Amérique du Sud. Il est aussi particulier parce qu’il est l’objet d’un attachement à des valeurs, à une communauté de destins, à une histoire unique, un climat que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.

L’uniformisation des métropoles portée par la mondialisation est devenue aujourd’hui une menace pour l’originalité des territoires. Je suis toujours frappé de constater qu’aujourd’hui, tous les grands aéroports du monde se ressemblent, que vous soyez à Chicago, Paris ou Hong-Kong. Sera-t-on un jour capable de retrouver cette originalité des territoires ? Je le pense car notre être profond, notre être historique est toujours en recherche d’enracinement.

LNG : Nous avons parlé de nation et d’individu. Mais nous n’avons pas évoqué le chainon manquant qu’est l’Etat.

Notre question portera à présent sur lui si vous le voulez bien.

L’idée de Progrès et le progrès technique comme instrument de cette idée ont pour objectif de libérer totalement l’homme de toute contingence et de permettre une totale maitrise de sa propre nature. En d’autres termes, la société rêvée des progressistes serait une société d’homo oeconomicus, totalement atomisée et libérée d’un quelconque sentiment du semblable.

Et cela nous rappelle les mots de Tocqueville : « Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leurs âmes. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ».

Ce pouvoir doux mais total commence déjà à poindre le bout de son nez notamment en Chine. A société de demain sera-t-elle totalitaire ?

OB : Je le crains. Je suis de ceux qui alertent, qui protestent contre cet Etat qui se conçoit comme l’organisateur de la vie des personnes, qui infantilise, qui ne conçoit les individus non pas comme des êtres libres de leurs choix mais comme d’éternels mineurs. Et à cet égard, l’Etat a favorisé l’hyper-individualisme en déconstruisant ou absorbant tous les corps intermédiaires.

Vous parliez précédemment de la Chine. Je crains que nous n’arrivions, par une voie détournée, au même point que la Chine. Je crains que nos démocraties libérales, au nom de la sûreté de l’individu, au nom du soin porté à son bien-être, au nom de la garantie de l’expression de sa particularité, n’en arrivent à une forme de totalitarisme mou. Les injonctions à bien manger, à bien penser, à faire du sport, à être empathique, tolérant ne sont qu’une réglementation de la vie individuelle et un empiétement sur le for intérieur de chaque personne. Cela aboutit à la mise en place des mêmes processus de surveillance et de contrôle que ceux qui existent dans le modèle chinois de notation sociale et d’évaluation.

Les routes empruntées sont différentes mais l’objectif reste le même : encadrer la vie des personnes pour leur bien, ce qui est l’éternel leitmotiv des régimes totalitaires. Et en tant que libéral, je ressens toujours un certain soupçon face à des individus qui m’expliquent que les décisions qu’ils prennent à ma place ont pour unique objectif mon bien-être. Généralement, et historiquement, ces Robespierre à moustache ou en culotte courte se transforment en profiteurs du peuple dont ils prétendent défendre les intérêts.

LNG : Vous dites vous méfier de ceux qui prennent des décisions pour votre bien. Vous méfiez vous tout autant de ceux qui prennent des décisions non pas pour votre bien mais pour celui de la communauté politique à laquelle vous appartenez ?

OB : Oui, à la différence près que je peux choisir ma communauté politique. Je peux m’en abstraire ou je peux révoquer ceux qui la guident si les orientations choisies ne me conviennent pas.

LNG : Revenons si vous le voulez bien à des considérations moins vertigineuses et plus actuelles. Parmi les défis qui se posent à nous et qui semble vous tenir à cœur se trouve le réchauffement climatique.

Et alors que ce sujet est éminemment technique et devrait faire la part belle aux scientifiques, l’on se rend compte qu’il est de plus en plus pris en otage par des idéologues qui y voient l’occasion de porter une vision de l’homme et de la Cité (que ce soit la décroissance économique, la dépopulation, la dette à honorer envers les pays du sud) qu’un réel phénomène scientifique auquel il convient d’apporter des réponses scientifiques.

Que vous inspire la manière dont est traité ce sujet ?

OB : L’écologie est clairement prise en otage depuis longtemps par des groupes d’individus qui y ont vu l’opportunité de recycler leur vision du monde et leurs solutions.

Ces solutions sont certes verdies mais elles n’en demeurent pas moins identiques à ce qu’elles étaient avant que les expériences politiques communistes ne fassent naufrage : la décroissance, la collectivisation, la critique de la libre entreprise, la critique du capitalisme comme destructeur des ressources naturelles – comme si l’expérience soviétique avait été un succès en termes de protection de l’environnement. L’écologie est devenue pour ces gens le nouveau cheval de Troie vers le pouvoir politique qu’ils n’ont jamais eu en France. 

Ce qui est terrible pour la cause environnementale, c’est que ces groupes ont réussi l’exploit de transformer la critique de leurs solutions en négation du problème, alors qu’il existe des alternatives, grâce aux progrès scientifiques et aux bonnes incitations.

Soyons clairs, la survie de la planète ne passera pas par le suicide de l’humanité. Il y a une tendance de plus en plus régulière et assez masochiste chez les défenseurs de l’environnement à considérer l’homme comme un éternel coupable et à voir en sa disparition la seule solution. Et en cela, l’écologie se transforme en antihumanisme.

La planète n’est pas pour moi une forme de divinité, ce qui m’importe est moins sa survie en soi que la capacité des hommes à continuer à l’habiter. Un jour d’ailleurs notre planète disparaitra, mais l’humanité a vocation à lui survivre.