Contrairement à nos habitudes, ce n’est cette fois-ci ni une journaliste star d’un média de droite, ni une sommité philosophique, ni même un porte-voix intellectuel du conservatisme que nous rencontrons. Homme de gauche revendiqué, longtemps proche du Parti Socialiste, Laurent Bouvet tranche néanmoins clairement avec le sectarisme et la vacuité intellectuelle qui caractérisent désormais ce qu’il reste de cette famille politique, tout comme il combat férocement les dérives identitaires qui la minent. Professeur de sciences politiques, politologue et essayiste bien connu, l’auteur de L’insécurité culturelle a participé à la création du collectif Printemps républicain, symbole de la résurgence de la gauche républicaine, avec lequel il défend inlassablement la laïcité et les valeurs de la République dans le débat public. C’est donc naturellement que nous avons abordé ces sujets avec ce « républicain de l’autre rive ».

 

La Nouvelle Garde : Lorsque nous avons été rapidement présentés par Mathieu Bock-Côté, nous vous avions dit que vous représentiez le retour de la gauche jacobine, en référence aux différentes gauches que circonscrit Jacques Julliard dans Les gauches françaises. Un qualificatif que vous avez rejeté pour lui préférer la gauche républicaine. Dans quelle tradition historique vous situez vous et situez-vous le collectif auquel vous appartenez ?

Laurent Bouvet : Il existe au sein du Printemps républicain de nombreuses sensibilités différentes, sur des sujets aussi divers que l’Europe ou l’économie par exemple, mais qui ont en commun le souhait de défendre les valeurs de la République qui sont aujourd’hui attaquées de toute part. Il m’est donc bien difficile de parler en leur nom.

En ce qui me concerne, je fais une différence importante entre la gauche jacobine et celle républicaine. Le jacobinisme a une histoire très spécifique. Certains éléments de cette histoire sont tout à fait acceptables, comme la verticalité et donc l’autorité de l’Etat, qui est d’ailleurs une idée prérévolutionnaire, la Révolution n’ayant modifié que la nature de la source de cette légitimité. Cette tradition politique française, cette « colonne d’air » comme disait Michelet entre le bas et le haut de la société. D’autres éléments du jacobinisme me sont moins sympathiques, comme par exemple la légitimation de la violence politique même si elle est faite « au nom du peuple ». Seul l’Etat, démocratique, qui en a le monopole légitime, peut l’exercer dès lors qu’il agit dans le cadre du droit. Cette même violence qui s’est déchainée lors des épisodes de la Terreur par exemple, ou que l’on retrouve dans l’anarcho-syndicalisme du XIXe siècle et dans la gauche totalitaire du XXe siècle. Dans le jacobinisme, le peuple est à la fois considéré comme la source d’une légitimité politique et d’une violence légitime. Il confond en un sens le populus avec la plebs.

Ce sont les raisons pour lesquelles je préfère le terme de républicain à celui de jacobin.

LNG : Restons si vous le voulez bien sur la classification à l’intérieur des familles politiques. Comme la droite bonapartiste, dans son format gaulliste, étatiste et eurocritique, est majoritaire au point d’avoir relégué les deux autres droites aux « marges », la gauche libérale-libertaire semble avoir suivi le même chemin hégémonique dans votre famille de pensée. Tant dans le personnel politique que dans le paysage associatif, syndical, intellectuel et surtout universitaire, ce qui amène une disqualification de tout ce qui va à l’encontre de la doxa en vigueur, comme l’ont récemment expérimentée les journalistes Davet et Lhomme et le patron du PS Olivier Faure.

Peut-on encore être républicain, au sens noble et premier du terme, et de gauche aujourd’hui ?

L.B : Oui bien sûr !

Il faut toujours faire très attention aux formes dominantes d’expression et de représentation médiatiques. Certes, et vous avez raison, une certaine gauche est majoritaire dans le débat public aujourd’hui. Cette gauche, libérale-libertaire, qui ne conçoit plus le progressisme que comme un individualisme radical, avec notamment une extension infinie des droits individuels et une recherche obsessionnelle des identités propres à chacun.

Cette gauche, que l’on retrouve dans les états-majors des partis politiques, des associations, des syndicats, se comporte aujourd’hui comme une Eglise. Elle serait la seule et vraie gauche comme il y aurait une seule et vraie Croix ; elle excommunie tous ceux qui ne se conforment pas à un catéchisme diversitaire et soi-disant progressiste ; elle réhabilite, de fait, le délit de blasphème et décrète qu’il existe des tabous qu’il serait interdit d’évoquer dans la discussion démocratique, à moins que vous ne partagiez les « bonnes » conclusions a priori. Cette gauche institutionnelle est la gauche des élites. Elle est très présente, par exemple, dans les sciences sociales dans l’enseignement supérieur et la recherche.

Mais elle est très minoritaire dans le « pays réel » et en particulier au sein du « peuple de gauche » qui reste très attaché à la République et à une forme de décence commune, qui reste très sensible aux inégalités qui relèvent de la survivance de privilèges, qui aimerait encore croire à l’idée de Progrès, mais un Progrès qui reste le vecteur d’une réelle émancipation, et non une permanente injonction morale.

Il est donc bien évidemment possible d’être de gauche et républicain, comme il est possible d’ailleurs d’être de droite et républicain. Ce sont deux catégories de l’entendement politique différentes mais complémentaires. Ce sont des choix en matière de politiques publiques qui diffèrent mais qui s’inscrivent dans un commun républicain, dans une même adhésion à un système global de valeurs. Les désaccords entre les deux familles de pensée, qui constituent la dispute nationale française peuvent parfois être violents et frontaux, mais ils n’en restent pas moins compatibles dans le sens où ils s’inscrivent dans ce commun. L’exemple de la laïcité est tout à fait révélateur : elle a mis face à face deux France avec des valeurs propres ô combien différentes mais la manière dont la loi de 1905 a été pensée et conçue, et telle qu’elle a fonctionné jusqu’à aujourd’hui, a permis de faire vivre ces deux France sur un terrain commun. C’est cela la laïcité, c’est le commun par excellence. Bien plus qu’une manière de gérer le religieux par rapport au politique, la laïcité est l’expression du commun français.

Le problème aujourd’hui est que cette gauche institutionnelle, en rompant avec son socle philosophique et historique, a cessé d’être républicaine. Elle fait même écran par rapport à la gauche populaire qui, elle, l’est encore profondément. La gauche institutionnelle a vite fait d’évacuer du débat public les sujets les plus structurants en en disqualifiant la simple mention : la nation, le rapport aux frontières, les prérogatives régaliennes de l’Etat, etc.  Ceci pour se concentrer sur des thématiques soit très limitées, comme la reconnaissance, juridique notamment, par la société de l’infinie variété des différences identitaires, soit très larges, englobantes, comme le développement durable et l’écologie qui sont des sujets absolument fondamentaux mais peuvent difficilement structurer notre dispute nationale. Pour le dire autrement, les débats sur les politiques publiques en matière, par exemple, de tri des déchets ou de gestion de la circulation automobile, aussi importants soient-ils, ne mettent pas en cause notre identité collective.

On peut ici faire la différence entre le risque et le danger. Prenons le cas des décisions de politique publique prises par Viktor Orban depuis qu’il est au pouvoir. Celles qui conduisent à des restrictions en matière d’immigration représentent un risque, à la fois pour les migrants et pour la construction européenne. Mais elles ne représentent pas un danger : ce sont des choix d’orientation politique voulus ou approuvés par une majorité de la population hongroise, au cours d’élections démocratiques. Le danger, c’est aujourd’hui, potentiellement, que Viktor Orban s’appuie sur cette légitimité démocratique pour transformer les conditions mêmes de l’expression future de la souveraineté populaire des Hongrois : en rendant plus difficile l’expression du pluralisme politique dans le débat démocratique ou en restreignant certaines libertés publiques. Cette distinction est fondamentale et pourtant elle n’est jamais sérieusement considérée par cette gauche institutionnelle dont nous parlions précédemment. Celle-ci a pris pour fâcheuse habitude de prendre les risques en politique pour dangers, et donc de ne plus distinguer ce qui est essentiel de ce qui est le cours normal du débat politique dans une démocratie, où s’affrontent des conceptions et des orientations différentes des politiques publiques.

 

LNG : Vous évoquez une différence entre la gauche institutionnelle et la gauche populaire. Ne pensez-vous pas que cette « majorité silencieuse » a quitté le bateau depuis très longtemps, pour rejoindre d’autres formations politiques ? Benoit Hamon élu à la primaire de la gauche n’est-il pas la preuve que la gauche dans son ensemble s’est convertie à ce que vous dénoncez ?

L.B : Il n’y a pas d’électorat qui part ou qui reste… définitivement. L’électorat est devenu, au fil des décennies, beaucoup plus mouvant et obéit moins à des logiques prédictibles qu’auparavant. Il y a des endroits où, certes, il y a un eu un basculement du vote de gauche vers le vote frontiste, comme dans le Nord de la France, mais cela n’a pas été le cas partout, loin de là.

Vous évoquez Benoit Hamon. Mais de la primaire de la gauche jusqu’à l’élection présidentielle, il a manqué dans toute cette « séquence » électorale une offre à gauche, celle d’une gauche républicaine, laïque, universaliste… Manuel Valls aurait pu être le candidat d’une telle orientation mais il n’est jamais véritablement entré en campagne sur cette option lors de la primaire. Et il était le Premier Ministre de François Hollande, il portait le poids de la responsabilité de ce quinquennat. L’électorat de gauche qui s’est mobilisé voulait sortir au plus vite de cette fin de quinquennat éprouvante.

Le choix de Benoit Hamon comme candidat du PS était très largement un choix par défaut, fait par un socle de sympathisants très étroit et très idéologique : très urbain, très « bobo », très loin des préoccupations de la gauche populaire. Jean-Luc Mélenchon a eu lui l’intelligence politique de ne pas participer à la primaire pour proposer directement aux Français, à partir d’un arrière-fond antilibéral assez classique, un discours patriotique et républicain. C’est cette stratégie qui s’est révélée payante, même si elle ne lui a pas permis de dépasser le premier tour. Le grand paradoxe de cette stratégie, c’est qu’elle a été décidée et menée par quelqu’un dont l’orientation républicaine est sans doute minoritaire dans le mouvement qu’il a créé, la France Insoumise, rassemblement de toute une gauche et une extrême-gauche radicale et contestataire. C’est la raison pour laquelle, en dehors de l’élection présidentielle, il lui est impossible de tenir un tel cap. Mélenchon a dans son propre camp des militants qui le traitent de « national-populiste » simplement parce qu’il ose parler de nation, de frontière, de République… Mélenchon a été le seul candidat à gauche à la présidentielle à s’inscrire en partie dans le commun républicain. C’est le seul qui ait fait un score significatif. A présent, la fenêtre de l’élection présidentielle s’est refermée et l’on assiste à une sorte de foire aux gauchismes sur à peu près tous les sujets : accueil des migrants, Europe, laïcité, etc.

LNG : A toutes les dérives communautaristes, à toutes les revendications identitaires et confessionnelles, notamment celles émanant de l’Islam politique, vous répondez République et laïcité. On ne peut qu’être d’accord avec vous. Cependant, cela nous semble être un peu court dans le sens où les deux discours ne sont pas sur le même plan. A un discours mystique, nous n’opposons plus aujourd’hui qu’un discours politique, pour paraphraser Péguy. Car qu’on le veuille ou non, la République n’est plus une mystique.

N’est-il donc pas nécessaire aujourd’hui « d’élargir notre conscience de nous-mêmes, et dans cet élargissement faire une place adéquate au catholicisme qui joue un si grand rôle dans l’histoire et la conscience de la France » comme le dit Pierre Manent ?

L.B : Vous touchez là un sujet qui est au cœur de l’ouvrage que je vais publier en janvier, La nouvelle question laïque, dans lequel je discute longuement la proposition de Pierre Manent dont l’idée est de répondre à ce qui serait l’incapacité de la laïcité de faire face à l’installation de l’islam en France.

Là où à mon avis P. Manent se trompe, c’est lorsqu’il ne prend pas en compte le fait qu’une majorité de Français, dont nombre de croyants, refuse que la religion fasse partie du commun, de ce qu’ils partagent avec leurs concitoyens. Même si chacun sait bien que le catholicisme est au cœur de ce qui a fait la France, la « civilisation française » si l’on veut. Mettre en avant la religion comme élément clef de l’identité commune, c’est prendre un risque considérable : celui de la division du peuple et de la société, celui aussi d’opposer des visions du monde irréconciliables.

Si comme le souhaite P. Manent, on concède beaucoup aux musulmans en les cantonnant à la définition de leur identité par la religion, il n’est pas certain que cela favorise le retour du catholicisme comme socle commun français reconnu et accepté par tous les Français – Manent considère que cela relève d’une évidence historique et culturelle tellement forte qu’il n’y aurait pas d’autre option – et il est même probable que cela rende la confrontation religieuse inévitable.

Pourtant, et c’est l’apport essentiel de Manent, il faut se saisir de la question à bras-le-corps. Il faut, collectivement, apporter une réponse au danger islamiste. Et pour ma part, je suis persuadé que la laïcité est cette réponse, non seulement car elle propose un cadre là où d’autres solutions proposent un tableau, mais surtout parce qu’elle est notre héritage, elle est notre identité commune, notre civilisation laïque. Dans la laïcité se trouve à la fois et indistinctement des éléments du christianisme et de notre histoire politique de séparation avec le christianisme, avec l’Eglise catholique en particulier. Si l’on ne s’appuie pas sur la laïcité, qui est notre génie français propre en quelques sorte, pour répondre au défi de cette « islamisation de l’Islam » comme le dit Mohammed Cherkaoui, alors la France peut en mourir.

L’espoir se trouve aussi chez nos compatriotes de confession musulmane, qui sont très nombreux à vouloir se protéger de l’islamisation de leur propre religion, et qui trouvent dans la laïcité le rempart adéquat au danger qui les guette. Ceux-là, vous ne pouvez pas ne pas les accueillir au sein de la Cité, en les renvoyant à leur religion pour seul critère d’identité.

LNG : Nous avons l’impression que vous ne considérez l’élargissement dont parle Pierre Manent que comme une remise en cause des fondements de la loi de 1905. A notre sens, il s’agit moins de refaire du Catholicisme une religion d’Etat que de prendre ces propos au sens figuré et d’assumer les racines chrétiennes de la France comme une composante clef de la culture française et de son histoire, sans pour autant leur donner un rôle et une dimension politique. Autrement dit, vidé le Catholicisme de sa substance cultuelle pour ne garder que son aspect culturel. L’échec de l’assimilation et le développement du communautarisme et de l’islamisme ne proviennent ils pas, entre autre, du fait que l’on a considéré que l’histoire de France démarrait en 1789 et que tout ce qui précédait cette date était à effacer ?

Car si la République est laïque et regarde ses enfants de la même manière, qu’elle que soit leur origine ou leur confession, la France, elle, est chrétienne.

L.B. : Je suis péguyste en la matière : « La République, c’est notre royaume de France… ». L’Histoire de France ne commence certainement pas en 1789 ! Mais en 1789, une rupture considérable intervient dans cette histoire, et au-delà, dans celle de l’humanité. La France, c’est tout cela ensemble. Et la laïcité est à la fois l’héritage de notre histoire, culturelle, civilisationnelle, longue, et celui de notre histoire politique révolutionnaire et républicaine. Indissociablement et inextricablement. Vouloir privilégier l’une par rapport à l’autre ne peut que conduire à une impasse politique, à ne pas voir ce que nous sommes, nous, Français. Et donc ce que nous pouvons à la fois apporter au monde comme ce que nous pouvons régler, entre nous, hic et nunc, comme défis qui se posent à nous. Dont celui de la présence désormais de l’islam comme religion française.

LNG : Question plus politique pour finir. Quel regard portez-vous sur la première partie de mandat d’Emmanuel Macron ? N’avez pas peur que ses ambiguïtés et sa naïveté sur la laïcité, sur l’Islam politique, sur le communautarisme et son désir d’avancer sur des sujets sociétaux, ne fracturent davantage notre communauté politique et ne débouchent dans quelques années sur ce que de nombreux pays connaissent aujourd’hui, en Europe comme en Amérique ?

L.B : Il y a deux choses pour répondre à votre question. La première, et j’avais eu l’occasion de le lui dire pendant la campagne, est qu’il a fait l’erreur de choisir de ne pas s’appuyer sur la laïcité, au sens où je l’ai définie ici, pour essayer de résoudre la question de l’affaiblissement de la République, en préférant se concentrer sur la constitution d’un Islam de France, comme si la laïcité était un repoussoir pour nos compatriotes de confession musulmane. Ce faisant, il commet la même erreur que Pierre Manent en pensant les musulmans comme un seul et même bloc. Ensuite, en voulant organiser ainsi l’islam de France, Emmanuel Macron risque de favoriser mécaniquement les plus militants, les plus politisés, des musulmans, notamment l’islam frériste.

Ceux qui veulent faire partie du commun français ne se reconnaitront pas dans cette structure car ils ne voudront pas être perçus d’abord et avant tout comme musulman. De plus, la crise de la représentation qui frappe toute la société frappe toutes les religions, et frappera immanquablement l’islam de France… Donc seuls les plus déterminés et ayant un intérêt politique à agir seront capables de se mobiliser. Et ce sont rarement les plus modérés…

Notre commun, français, laïque, est tout sauf vide. Il est plein de notre histoire, de notre culture, de nos désaccords politiques, etc. Et c’est ce plein qui doit être proposé, expliqué et finalement adopté par ceux qui nous rejoignent pour devenir Français ou à ceux qui déjà Français pensent qu’il ne le sont pas vraiment ou pas complètement. Il me semble que le président de la République l’a compris. J’en veux pour preuve ses propos sur le voile islamique qui serait contraire à la civilité française. Or qu’est-ce que cette civilité si ce n’est les prémisses du commun, d’une civilisation commune ?