Interview avec Bruno Retailleau – Homme politique

C’est au Sénat, dans son bureau de Président du groupe Les Républicains, que Bruno Retailleau nous reçoit. Disons le clairement, ce sera le seul politique que nous solliciterons pour un entretien. Non pas que les autres ténors de la droite soient inintéressants, au contraire. Mais Bruno Retailleau a déjà prouvé, et continue de le faire, qu’il comprenait que les idées guidaient le monde et qu’elles devaient guider l’action politique. Et autant le dire tout de suite, son entretien nous a confortés dans l’opinion que nous nous faisions de lui !

La Nouvelle Garde : Il y a tout juste un an, invité sur le plateau de C Politique, Mathieu Bock-Coté disait de vous que vous étiez dans la classe politique française, parmi toutes les figures existantes, l’un des seuls politiques à vocation d’intellectuel. Il faisait allusion aux références historiques qui sont les vôtres, à la profondeur intellectuelle de vos discours et au travail de fond engagé par Force Républicaine.

La question est très simple : alors que le moment que nous vivons doit être à droite celui de la refondation et de la clarification idéologiques, lorsque vous écoutez vos amis politiques, que ce soit leur analyse de la situation de la France ou leurs propositions, comment faites-vous pour ne pas tomber en dépression ?

Bruno Retailleau : La raison pour laquelle j’ai souhaité relancer Force Républicaine, en faire un lieu de réflexion pour la droite, c’est justement pour peser sur le renouvellement des idées au sein de notre famille politique. Disons les choses franchement : dans ce domaine, la droite est un peu gauche. D’abord parce qu’elle a toujours eu une identité en miroir : elle s’est toujours définie par rapport à la gauche, au point parfois de se laisser dominer par elle. Cette domination a conduit la droite à se réfugier dans un économisme asséchant. Ce faisant elle a trop souvent réduit la politique à une simple technique, s’interdisant de dessiner une véritable vision. Par ailleurs, désertant le combat des idées, elle s’est épuisée dans des querelles de personnalités. C’est ce que j’appelle la droite féodale, celle qui de la culture du chef est passée au culte du fief, aux batailles entre chapeaux à plumes. Il est temps de sortir la droite de cette hibernation intellectuelle : nombre de clivages anciens ont disparu et le monde a totalement basculé ! Si nous ne nous refondons pas, nous serons voués à être inaudibles, condamnés à faire la politique de la petite phrase, de la mesurette de circonstance. C’est ce que j’explique dans Refondation. Se refonder ou s’effacer, telle est l’alternative qui s’offre à nous en réalité. La droite est au carrefour de son histoire. Car l’alternance systématique, c’est fini : lorsqu’Emmanuel Macron baisse dans les sondages, la droite n’en bénéficie pas. Cependant dans notre malheur nous avons une chance, celle d’avoir toute une production intellectuelle en notre faveur. Il y a quelques décennies, le vent était de face ; aujourd’hui il nous porte en avant à travers des intellectuels comme Pierre Manent, François Xavier Bellamy, Rémi Brague, Matthieu Bock Côté et bien d’autres ; certains venant d’ailleurs de l’autre rive comme Jean Claude Michéa ou Christophe Guilluy. Il faut traduire cette vision du monde en politique, puis en propositions. Reprenons à notre compte cette phrase de Bergson : « Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action ».

LNG : Le Président de la République a déclaré à de nombreuses reprises que le véritable clivage était dorénavant entre les progressistes et les conservateurs. La question est très simple : au-delà de la manœuvre politicienne, la droite n’aurait-elle pas tout intérêt à revendiquer elle aussi ce nouveau clivage?

BR : L’affaire est plus complexe qu’il n’y parait. D’abord parce qu’en France, le terme de « conservateur » n’est pas utilisé pour qualifier une pensée mais pour la disqualifier. Lorsqu’on vous l’applique, ce n’est pas pour vous inscrire dans une généalogie intellectuelle, celle de Châteaubriand, de Tocqueville ou de Churchill, mais pour de faire de vous le représentant d’une idéologie bornée, fermée. Etre conservateur selon ce néo-progressisme qu’est le macronisme, c’est être en réalité un réactionnaire non assumé. Ne tombons pas dans le piège qui nous est tendu : Emmanuel Macron cherche à nous repousser dans l’ombre du « passéisme » pour s’arroger le monopole de l’avenir. Par ailleurs, au-delà de ce procédé d’intimidation, je considère que l’exigence de conservation, aussi essentielle soit-elle pour préserver nos attachements vitaux, ne peut à elle seule répondre à l’ensemble des défis que nous devons relever. Pour mettre fin au grand décrochage français, notre pays a besoin de réformes profondes, des retraites jusqu’à l’éducation nationale. Jamais je ne me résignerai à voir mon pays dégringoler dans tous les classements internationaux ! On ne peut vouloir la grandeur pour la France et lui refuser les transformations nécessaires pour qu’elle puisse se hisser au premier rang des grandes puissances. Elle le peut, si ceux qui la servent trouvent le courage de réformer. 

Reste que nous devons démontrer l’impasse intellectuelle que constitue ce progressisme macronien. Il ne vient pas de nulle part. Dans Refondation, je souligne qu’il est d’abord le produit d’une double conversion de la gauche : à cet hyperindividualisme né dans le tumulte de Mai 68 et qu’un certain capitalisme finira par digérer, puis au multiculturalismedont la gauche épousera la pente à partir de 1981.  J’ai une vision radicalement différente, pas seulement sur le plan politique mais d’abord sur le plan anthropologique. Lorsqu’Emmanuel Macron parle d’individu, je préfère évoquer la personne ; et je ne l’imagine pas « émancipée » de ses liens vitaux, arrachée à sa communauté d’appartenance. Je crois profondément aux vertus de l’enracinement : dans une communauté, un terroir, une histoire, des traditions que l’on reprend pour les transformer. La France ne doit être ni une « start up nation » ni un musée. Le rôle de chaque génération est d’enrichir ce patrimoine commun pour faire grandir notre civilisation. Un auteur vendéen, Jean Yole, a eu cette image que je trouve très juste, assimilant le progrès à un greffon qui serait introduit dans le pied-mère que constitue de la tradition. Cette image dit tout. Elle dit que l’on ne peut se projeter qu’à partir de ses racines. Elle dit que l’on ne peut pas réinventer vingt mille ans de civilisation, que l’on nait toujours dans « un monde plus vieux que nous » comme disait Arendt. Elle dit au fond ce que nous sommes : des êtres mus par une double aspiration, à la transformation et à la transmission. Il en va de même pour l’être collectif qu’est la nation française.

LNG : N’êtes-vous pas en train de dessiner ici la doctrine du conservatisme français, à savoir une vision organique de la société mais respectueuse du droit des individus ?

BR : Encore une fois, je me méfie des étiquettes qui enferment dans une case, de ces mots piégés que sont le « conservatisme », le « libéralisme » etc. J’essaye de dessiner une pensée de droite s’articulant autour d’une dialectique entre la réforme et la permanence. C’était d’ailleurs le dessein du gaullisme : les grandes réformes, notamment économiques avec le plan Rueff par exemple, et la défense du « cher et vieux pays » comme disait le Général de Gaulle. Aussi je ne cesse de dire à mes amis qu’il est absurde d’opposer cette double exigence ! De la liberté à l’identité, la droite dessine un ensemble de principes fondamentaux qui ensemble forment une cohérence.

LNG : Restons si vous le voulez bien sur la pensée de droite que vous essayez de développer. Cette pensée semble réhabiliter les deux aspects fondamentaux du conservatisme politique, même si vous ne souhaitez pas vous enfermer dans ce terme, à savoir la permanence anthropologique et la continuité historique des communautés politiques. Et au centre de ces deux aspects se trouve la notion de limite.

Or vous avez été le principal défenseur et promoteur de l’aéroport de NDDL avec pour principaux arguments le développement économique et le progrès technologique. Or ces deux arguments reposent sur le postulat libéral d’accumulation illimitée.

Comment dépasser cette tension qui existe entre le libéralisme économique et le conservatisme politique ? Ou autrement dit, que répondre à des intellectuels comme Alain de Benoist qui écrivent que les « conservateurs libéraux ont cru et croient toujours pouvoir se réclamer du libéralisme économique sans concéder plus qu’ils ne le souhaitent à l’individualisme extrême qui inspire le libéralisme philosophique » et qui estiment cette position intenable ?

BR : Attention à ne pas tomber dans l’esprit de système. Car tout dépend en réalité de ce que vous entendez par « libéralisme ». S’il s’agit de défendre l’aspiration naturelle des hommes à la création, à l’innovation, de dénoncer les pesanteurs du Léviathan bureaucratique, du « pouvoir immense et tutélaire » d’un Etat qui fixerait « irrévocablement les citoyens dans l’enfance » pour reprendre les mots de Tocqueville, alors oui, vous me trouverez assurément du côté de la liberté ! Mais si je refuse la liberté molle, celle qui invariablement finit en réformes avortées, je suis un adversaire résolu de la liberté folle, cette liberté sans la loi comme dirait Pierre Manent qui ne reconnait aucunes bornes, aucunes limites à l’extension indéfinie des désirs ou du marché. Dans mon livre, j’explique que l’on peut croire aux vertus de l’échange sans pour autant céder à une conception excessive, dévoyée même, du libre-échange que j’appelle le libre-échangisme. J’explique aussi que l’on ne peut pas défendre la souveraineté française et se résoudre à une explosion de la dette qui met en péril notre souveraineté budgétaire, qui nous place dans la main des marchés, de nos créanciers étrangers. La liberté dont originellement la droite se revendique n’est pas sans freins ; elle est bornée par la souveraineté de la nation, la dignité de la personne et l’autorité de l’Etat. Cette dernière n’est pas négociable. Aussi ai-je, en effet, toujours dénoncé et combattu l’action de ces groupuscules qui aujourd’hui cassent et agressent dans nos rues, comme ils le faisaient hier à Notre Dame des Landes. Les désordres économiques ne peuvent servir d’alibi à cet ensauvagement dont j’ai pu mesurer concrètement dans ma région, sur le projet d’aéroport du Grand Ouest, les effets dévastateurs. Tant sur le plan économique que sur le plan civique d’ailleurs.

LNG : Nous aimerions aborder un tout autre sujet à présent. Force Républicaine a lancé Politeïa, un cycle de conférences qui ont été et seront assurées notamment par Bérénice Levet et Mathieu Bock Coté. Cela nous amène à nous interroger sur les métiers de transmission et de formation, que ce soit le milieu éducatif dans son ensemble et les médias notamment.

L’Ecole et la presse, qui ont toujours été depuis la Révolution les conditions de la liberté de l’homme, mais au sens antique du terme, à savoir les conditions de sa participation à la vie de sa Cité, ne sont-elles pas devenues les principaux relais de l’idéologie dominante de l’ouverture et de la déconstruction radicales qui risque d’emporter avec elles notre nation, donc notre Cité ? 

BR : Il est évident que depuis la IIIème République, le pacte scolaire fut pensé comme l’un des composants fondamentaux du pacte républicain. Il est donc logique que ce soit par l’Ecole que les pédagogues aient entamé leur entreprise de déconstruction, avant de s’attaquer à tous les autres corps sociaux. Le résultat, nous le connaissons tous : cette Ecole de la déconstruction est devenue une Ecole de la reproduction, l’égalitarisme échevelé n’ayant fait que reproduire les inégalités dans la société. Pour sortir de ce cercle vicieux, le recentrage sur les fondamentaux est nécessaire mais il ne sera pas suffisant : nous devons également sortir de la massification de l’éducation, diversifier les accompagnements comme les méthodes, s’appuyer sur les initiatives éducatives de la société elle-même. Là encore, nous retrouvons l’exigence de liberté ! Quant à Politeia, il ne s’agit pas d’une école à proprement parler, mais d’un cycle de conférences proposées aux jeunes par Force Républicaine, centré sur les idées. La jeune génération est en recherche de sens ; notre responsabilité est de lui donner les clés intellectuelles pour analyser les grands bouleversements que nous traversons. Les jeunes qui suivent ce cycle m’impressionnent par leur maturité, leur volonté d’exercer leur raison critique, de ne pas céder à l’opinion dominante. Pour moi, pour tous ceux qui œuvrent au sein de Force Républicaine, c’est un formidable signe d’espérance. 

LNG : Le temps est venu de la dernière question. Nous connaissons vos propositions afin de lutter contre l’Islam politique sous toutes ses formes. A notre sens, et pour reprendre une métaphore médicale, elles semblent être à même de contenir les métastases de ce cancer mais pas les cellules cancéreuses en tant que telles.

Ces cellules sont à chercher dans le bloc théologique lui-même étant donné que les textes affirment clairement, contrairement à ceux du Christianisme (lire pour cela l’excellent ouvrage de JLH) et à la tradition hébraïque, du moins en dehors d’Israël, qu’il n’existe pas de distinction entre les lois religieuses et les lois de la Cité.

Pour éliminer cette nouvelle concurrence entre autorité temporelle et spirituelle, faut-il selon vous adapter la loi de 1905 qui n’est pas adaptée à la nature de l’Islam qui ne se conçoit pas que comme religion, mais également comme société et État, en créant par exemple un nouveau consistoire qui permettrait d’organiser le culte musulman pour le rendre compatible avec la République ?

BR : Ce que vous nous évoquez là, c’est ce que Bonaparte a fait. C’est une vision concordataire qui est périmée, du fait même de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Elle a cependant les faveurs de ce courant de pensée influencé par le multiculturalisme anglo-saxon qui réclame un assouplissement de nos principes laïcs. C’est dans cette veine que s’est inscrit le projet de création d’un islam de France voulu par Emmanuel Macron ; projet auquel il semble – pour l’instant – avoir renoncé. La laïcité française n’est pas négociable. Elle est l’une des conditions de la concorde civique dans un pays marqué par les guerres de religions, et un élément fondamental de l’assimilation républicaine. Elle fait partie de l’identité française. Par ailleurs, bricoler depuis les ministères un islam de France ne permettra en rien de lutter contre la propagation islamiste. Car nous avons sous les yeux une quinzaine d’années de vaines tentatives. En quoi le Conseil français du culte musulman (CFCM), lancé avec cette même volonté d’encadrer et de donner un visage à l’« islam de France », est-il parvenu à lutter contre l’islamisme ? A-t-il permis de reconquérir les territoires perdus de la République où l’idéologie fréro-salafiste a progressé, d’enrayer la radicalisation dans les mosquées, d’empêcher les attentats djihadistes ? Ce n’est pas en revenant sur la neutralité de l’Etat que nous neutraliserons l’islamisme. Le rôle de la République n’est pas de réformer l’islam mais de protéger la laïcité. Celle-ci ne concerne pas seulement l’Etat mais les citoyens eux-mêmes : nul ne doit pouvoir se revendiquer de ses convictions religieuses pour se soustraire à la règle commune. Cela vaut à l’école de la République, à l’hôpital et dans tous les services publics. Pour faire respecter cette exigence, je propose que l’on inscrive ce principe dans la constitution. Au-delà de la question de la laïcité, nous devons prendre conscience que pour éradiquer le poison islamiste, nous devons renouer avec l’assimilation républicaine, combler ce vide civique et culturel que cherche à remplir le « tout » du totalitarisme islamiste. Cette guerre contre l’islam radical dans laquelle nous sommes désormais engagés n’est évidemment pas une guerre de religions, mais elle n’en reste pas moins une guerre spirituelle au sens propre du terme : sa ligne de front passe d’abord par les esprits et les cœurs.

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  1. GUEZENOC

    Je trouves interview excellent. Je partage les idées Bruno Retailleau.

  2. HERRY

    Le libéralisme n’est pas la liberté prise dans le sens de « liberté d’entreprendre », « liberté de penser », « liberté d’agir », etc. Par ailleurs, cette qualité est, pour moi, indissociable de celle de responsabilité qui ne la limite pas mais l’élève à celle de l’ensemble des citoyens du pays : « la liberté de l’un s’arrête là où commence celle de l’autre » disait l’adage populaire qui semble avoir été largement oublié par l’individualisme forcené, rejeton du libéralisme.
    Mais au fait pourquoi n’entend-t-on plus parler du « principe de subsidiarité » qui « selon lequel une autorité centrale ne peut effectuer que les tâches qui ne peuvent pas être réalisées à l’échelon inférieure » ? Evidemment l’application de ce principe nécessiterait une réforme préalable, profonde, réfléchie du millefeuille jacobin français.

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