C’est chez lui, au cœur du IXe arrondissement, que Frédéric Rouvillois nous fait l’honneur de nous recevoir. Juriste, essayiste, spécialiste de l’histoire politique, Frédéric Rouvillois est à la pointe du combat pour la réhabilitation d’un conservatisme qui s’assume dans le paysage politique français et dans le débat d’idées. Il a, à cet effet, dirigé en 2017 la rédaction de l’imposant Dictionnaire du conservatisme, et porte avec Chantal Delsol l’initiative de la Fondation du Pont Neuf, le « Terra Nova de droite ». C’est donc tout naturellement que notre discussion avec cette figure intellectuelle de la droite s’est portée sur ce courant politique si déprécié ainsi que sur les conditions préalables à son émergence en tant que véritable force politique.

 

La Nouvelle Garde : Avant d’en arriver aux questions plus spécifiquement liées au conservatisme et aux conditions de son infusion dans le tissu social, une question, à dessein pessimiste nous brûle les lèvres.

Que reste-t-il à conserver ? 

La gauche libérale-libertaire, à l’œuvre depuis près de cinquante ans en France n’a-t-elle pas fait trop de dégâts ? Il y a certes une nouvelle exigence assumée de limites et de permanence de la part des Français, mais ceux-là sont également les premiers à plébisciter les avancées sociétales et les révolutions techniques qui témoignent et résultent d’une illimitation des désirs et de l’éclatement des repères ? 

Frédéric Rouvillois : C’est la grande question qui se pose, à laquelle les prophètes de malheur tendent à répondre : « plus rien ».

Cependant, eux-mêmes savent pertinemment qu’il reste toujours quelque chose à conserver. Dans le cas contraire, ils ne s’embarrasseraient même pas à se poser la question. Dire qu’il ne reste plus rien à conserver, c’est faire l’effort préalable de penser à ce qui aurait mérité de l’être. Et c’est cet effort préalable qui leur permet d’arriver à cette conclusion qui paradoxalement nous autorise à déterminer la nature des principes et des traditions qui doivent être conservés.

Et qu’est-ce que c’est ? Je dirais que c’est avant tout l’essentiel, et que cet essentiel n’est pas perdu à condition que chacun d’entre nous se retrousse les manches et accepte que le combat sera long. C’est là la grande différence à mon sens entre le conservateur et le réactionnaire. Le réactionnaire est un incorrigible défaitiste qui, parce qu’il n’existe plus aucune chance de succès dans le combat à venir pour ses valeurs, préfère se réfugier dans le passé. Et si possible dans le passé le plus lointain afin de trouver enfin un âge d’or de l’humanité.

L’on retrouve d’ailleurs cette même logique, certes antithétique, chez le progressiste, qui lui ne congédie pas le futur parce qu’il y a rien à en retirer mais le passé parce qu’il y a rien à sauvegarder. Demain sera mieux qu’aujourd’hui et après-demain sera mieux que demain.

Le conservateur se trouve au milieu du gué si je puis dire. Il est entre ces deux visions démentes de l’Histoire et de l’Homme : l’une qui croit que nous nous dirigeons inéluctablement vers la décadence et l’autre qui, au contraire, est persuadée que nous la quittons pour nous acheminer résolument vers une humanité divinisée.

Le conservatisme est avant tout un pragmatisme et une vision mesurée des choses. Le conservatisme sait que l’Histoire n’est pas rectiligne, qu’il n’existe pas de sens à l’Histoire, ni vers le haut, ni vers le bas, mais qu’elle est au contraire une oscillation, en fonction des époques et des hommes.

LNG : Le Dictionnaire du conservatisme écrit sous votre direction l’an dernier entendait traduire la diversité et la complémentarité des courants conservateurs.

Nous croyons en ce qui nous concerne que le conservatisme-libéral est au centre de gravité de ces courants, qui ne se charge pas du bonheur des individus, mais qui ne se soucie que du cadre de l’expression de ce bonheur, pour paraphraser Benjamin Constant.

Or certains, comme Alain de Benoist, contestent radicalement la possibilité de concilier durablement les principes de ces deux courants. Ne confondent ils pas à votre avis le libéralisme, qui est avant tout une réflexion sur le droit qui certes place l’individu au centre de la société mais reconnait la nécessité d’une sphère publique pour garantir l’accomplissement de chacun, et le néo-libéralisme, doctrine économique qui est une contestation de la possibilité pour le politique d’imposer quelques limites que ce soit aux initiatives économiques des acteurs et plus généralement à l’expression de leurs droits.

FR : Tout le problème est de définir ce qu’est le conservatisme libéral. Il est déjà complexe de déterminer ce qu’est un conservateur et ce qu’est un libéral. Alors un conservateur libéral… Je suis assez proche de cette vision des choses, mais il est toujours délicat de catégoriser des courants, surtout lorsque les catégories elles-mêmes sont sujettes à débat.

Si l’on s’en tient à la définition de Marcel Gauchet, il est évident que le néo-libéralisme est parfaitement incompatible avec le conservatisme. Pour ce qui est du libéralisme que vous définissez comme un individualisme, dans quelle mesure est-il compatible avec le conservatisme qui est une doctrine de la limitation, de la transmission et de la continuité ? L’individualisme que vous retrouvez dans Adolphe, le principal roman de Constant, oublie assez vite la dimension de la continuité, du temps long, de la tradition pour se focaliser sur l’égoïsme du personnage.

Donc la question qui finalement résume la possibilité de concilier les deux courants de pensée est la suivante : le libéralisme peut-il se définir autrement que par le primat absolu donné à l’individu ? Si l’on répond par la positive, alors en effet, les deux courants sont conciliables. Et d’ailleurs, il existe de beaux exemples dans le Dictionnaire du conservatisme, à l’image de l’article sur Daniel Halevy, un grand historien et un des penseurs importants de ce courant, qui arrive à montrer qu’il existe un libéralisme qui transcende cet individualisme pur et dur que l’on retrouve chez Benjamin Constant, quoiqu’il dise.

C’est la réponse que je vous ferais. Si le libéralisme est un individualisme tempéré, dans lequel l’individu est ancré dans une collectivité, alors oui, le conservatisme libéral est possible. S’il s’agit au contraire d’un individualisme radical, je ne vois pas comment réconcilier les deux.

LNG : Que ce soit dans le numéro 100% conservateur de l’Incorrect ou dans une interview à Causeur en décembre 2017, vous dites que le conservatisme n’est pas le grand absent de la politique française mais le grand invisible. A bien des égards, on ne peut qu’être d’accord : que ce soit la monarchie de juillet, le Second Empire ou les débuts de la IIIe République et de la Ve, bien que le Général de Gaulle ait toujours refusé cette dénomination, le conservatisme infuse notre politique, mais il s’agissait d’un conservatisme honteux et non assumé. En témoigne le réflexe de François Fillon qui rejetait cette étiquette et voulait passer pour un homme de progrès.

Est-ce qu’on peut réellement réduire le rapport à ce courant politique et philosophique au fait que ce courant soit l’enfant illégitime de la Révolution ? N’y a-t-il pas autre chose qui puisse expliquer cette gêne à se réclamer explicitement du conservatisme en France ?

FR : Le conservatisme n’est pas invisible en soi, il ne l’est que parce qu’on a voulu le rendre invisible, notamment du fait des relations particulières qu’entretenait ce courant de pensée avec la République, notamment la IIIe qui se voulait l’héritière de la Révolution.

Au XIXe siècle, le terme de conservateur n’a pas mauvaise presse. Bien au contraire, et y compris chez les républicains opportunistes. Souvenez-vous de Thiers qui parlait de la République conservatrice, de Jules Ferry et de Gambetta qui se revendiquaient du conservatisme. Au XIXe siècle, tous les courants s’approprient ce terme. Ce n’est que lorsque le radicalisme se radicalise, notamment à l’occasion de l’Affaire Dreyfus, du gouvernement de défense républicaine, ou des débats précédant la loi de 1905, que le terme de conservateur devient tabou. A tel point que le groupe conservateur à la chambre des députés change de nom et adopte celui de progressiste, ce qui ne trompe personne bien évidemment, et surtout pas les républicains purs et durs, comme Waldeck-Rousseau qui ne manqueront pas de leur rappeler qu’ils ne sont que des conservateurs dissimulés.

C’est à partir de cette fin du XIXe siècle que le mot cesse d’être prononcé. Vous connaissez la phrase d’Albert Thibaudet, tirée de son ouvrage Les Idées politiques de la France : « il n’existe pas plus de conservateurs officiellement déclarés en France qu’il n’existe, dans l’épicerie, de petits pois gros ». Cela n’empêche pas qu’ils soient toujours présents dans le débat mais le mot ne se prononce plus.

Cependant on constate un infléchissement tout à fait intéressant depuis une demi-douzaine d’années. Le terme, auparavant déprécié, retrouve peu à peu une certaine légitimité et un certain poids dans le débat intellectuel français. Nous avons contribué avec le Dictionnaire à cette réhabilitation mais en réalité, nous avons pris le train en route. Le départ de ce train se fait vers 2011-2012, lorsqu’on entrevoit la possibilité d’une loi autorisant le mariage homosexuel, et son avancée se fait avec la victoire de François Fillon aux primaires de la droite.

LNG : Lui-même refusait cette étiquette de conservateur et se revendiquait homme de progrès…

FR : Oui tout à fait ! Il était conservateur sur de nombreux plans mais ne l’assumait pas, preuve en est que nous n’en sommes qu’au début de cette réhabilitation. Mais à travers La manif pour tous, la victoire de François Fillon ou la montée en puissance de Sens Commun, on peut observer un changement de paradigme qui est une espérance pour l’avenir, tant pour ce courant que pour la droite en général.

A travers notre Dictionnaire, nous avons voulu participer à cette espérance. Nous avons présenté les entrées mais également les auteurs, ce qui nous a permis de rassembler la quasi-totalité des courants de la droite, de cette nébuleuse qu’est le conservatisme, qui n’avaient jusqu’alors jamais travaillé ensemble, alors qu’il est essentiel que nous nous retrouvions sur la préservation de notre façon d’être, de vivre, de penser, d’aimer, etc. Ce que la gauche pourrait appeler une « convergence des luttes ».

 

LNG : Vous abordez un point qui nous amène directement à notre dernière question.  Le personnel politique de droite, qu’il soit « républicain » ou « extrême » est incapable, du moins pour la majorité, d’opérer une mue idéologique et de penser une nouvelle identité philosophique qui transcende les clivages partisans. C‘est d’ailleurs la raison pour laquelle nous pensons que le salut ne viendra que des cercles intellectuels qui font ce travail de réflexion.

Pensez-vous donc que la droite « hors les murs » peut réellement apparaitre comme une planche de salut pour les partis déjà en place ?

Pensez vous-même qu’elle soit réellement salutaire, étant donné qu’elle rassemble la droite conservatrice à celle identitaire, qui sont à notre sens incompatibles du point de vue philosophique ?

FR : Qu’est-ce que la politique ? Certainement pas une école philosophique. C’est un jeu qui consiste à unir ensemble des individus qui considèrent que leur intérêt commun dépasse ce qui les sépare. Le conservatisme peut être ce dénominateur commun, ce qui unit des courants, des groupes en dépit de ce qui, philosophiquement, les sépare. Et qu’est ce qui peut davantage unir des groupes aussi différents que l’essentiel.

Vous parliez des identitaires. Je ne sais pas à titre personnel ce qu’est un identitaire. Mais ce que je sais, c’est que les conservateurs sont profondément identitaires, en ce qu’ils sont soucieux de la préservation de leur identité et de sa transmission, de la défense de leur civilisation. Cela ne signifie pas que cette identité soit ethnique ou autre, mais cela signifie qu’il y a un souci de la permanence.

C’est ce souci de la permanence qui peut être profondément fédérateur. A la fin du XIXe siècle, en 1885, lors des élections législatives, s’est ainsi présenté un groupe sous l’étiquette « Union conservatrice », qui recoupait des républicains de droite, des monarchistes, des bonapartistes, des catholiques sociaux, etc. Ces différents courants, très hétérogènes, ont accepté d’aller à la bataille ensemble, sous l’étiquette conservatrice, car il leur paraissait plus intelligent d’avoir une étiquette commune pour combattre le parti radical que d’y aller séparément.

C’est peut-être de cette expérience historique que la droite devrait s’inspirer aujourd’hui.