Publié dans le Figaro Vox le 31 janvier 2019

Alors que les Français, et les Européens dans leur ensemble, seront appelés aux urnes dans quatre mois pour décider de l’orientation globale d’une structure née il y a près de soixante-dix ans, si ce n’est de l’avenir d’une idée vieille quant à elle de trois siècles, le parti de Laurent Wauquiez vient de se lancer dans la course, après la France Insoumise et le Rassemblement National.

Le moment est crucial et l’élection d’importance. Car l’Europe de délite. Elle n’est plus tiraillée qu’entre l’eurolatrie naïve et l’europhobie revancharde, entre d’un côté le Consensus européiste, celui de la paix perpétuelle et de la prospérité partagée, de la célébration de l’individu et de la condamnation de tout commun qui entraverait l’expression bien légitime des différences et de l’autre, le véritable repli, celui qui saboterait une idée au cœur de notre civilisation.

Plus que jamais, cette idée européenne nécessite que lui soit proposée une troisième voie, celle qui tient compte des aspirations profondes des peuples sans jamais ni les pervertir ni les trahir sur l’autel de la démagogie électoraliste et des ambitions personnelles. Ces aspirations qui se sont exprimées en Hongrie, en Pologne, en Autriche, au Danemark, en Italie et au Royaume-Uni. Celles que l’on devine en Allemagne, en Espagne, en Finlande et aujourd’hui en France.

Cette aspiration, c’est celle à la continuité historique de communautés politiques distinctes mais liées entre elles par une histoire et une culture communes, par la volonté d’assembler leurs forces non pas dans une structure décharnée, technocratique et persuadée de devoir faire sans les peuples, mais dans de grands projets concrets qui permettent à notre continent de peser sur le cours du monde.

Cette troisième voie que les grands partis de gouvernement doivent proposer, c’est celle du retour dans l’Histoire, dans la grande Histoire qui n’a jamais cessé de s’écrire en lettres de sang comme disait Raymond Aron, c’est celle qui astreint les Européens à un devoir de ressemblance afin qu’ils puissent relever les défis que le souffle du tragique ne manquera pas de déposer devant eux. Ils s’amoncellent déjà. Et cela passe par la construction d’une Europe qui cesse d’être « l’idiot utile du village global », qui préfère favoriser la constitution de champions continentaux plutôt que de traquer les situations de non-concurrence ; d’une Europe qui se réarme et qui veille à sa propre sécurité et se déploie hors de ses frontières quand cela est nécessaire ; d’une Europe, surtout, qui assume sa culture et son histoire, qui réaffirme le caractère géographique de sa civilisation, avec des frontières fixes et bien gardées.

Plus que tout autre parti de gouvernement, Les Républicains ont le devoir de présenter et de représenter cette troisième voie lors de cette élection. Non seulement parce que les autres partis ne parviennent pas à se libérer du Consensus européiste qui ne peut signifier que la sortie définitive de l’Histoire, mais surtout parce qu’ils ont la responsabilité d’exorciser le traumatisme de 2008 causé par le « détournement de démocratie » qu’ils ont eux-mêmes orchestré et le devoir de panser les plaies de la défiance envers le politique et ses doubles discours que la décision de 2008 a symbolisé à outrance.

Jusqu’à présent, des gages semblaient être donnés, des gages sur la volonté de la droite de remettre au centre du débat des mots et des thèmes que l’Europe, du moins cette Europe-là, avait proscrits. On pensait même la leçon de la victoire de 2007 comprise. Mais las, il semblerait qu’une fois encore, le mirage soit pris pour l’oasis.

La stratégie mise en place par la droite pour les élections européennes est limpide. Elle est même assumée et revendiquée par le patron des Républicains : rassembler toutes les sensibilités de la droite pour ne laisser aucun espace entre l’extrême droite et l’union des centres. Or, contrairement à la fable couramment répandue, la dernière victoire de la droite à une élection nationale ne fut en aucune manière acquise ni par un programme qui faisait figure de dénominateur commun entre les divers courants de pensée, de la droite catholique et conservatrice à celle libérale et fédéraliste, ni par la figure du candidat dans laquelle chacune de ses sensibilités pouvaient se retrouver. Ou du moins à la marge.

Les raisons profondes de la victoire de Nicolas Sarkozy sont à chercher ailleurs, dans une stratégie parfaitement dépeinte par Mathieu Bock-Côté. « Au printemps 2007, le « malaise français », une formule qui revenait en boucle depuis une quinzaine d’années, s’est cristallisé pour quelques mois dans la campagne présidentielle. Nicolas Sarkozy, qui s’était alors fait connaitre pour ses positions plus libérales que conservatrices, se convertissait, sous les conseils de Patrick Buisson et par la plume d’Henri Guaino, à une rhétorique qu’on ne lui connaissait pas et depuis un moment, proscrite dans l’espace politique. Au centre du discours de campagne, le thème de l’identité française se présentait comme une transgression forte des tabous associés à la question nationale depuis la fin des années 1980. Selon Sarkozy et ses conseillers, il fallait désormais reformuler un discours national susceptible d’interpeller les couches populaires qui n’avaient jamais cessé de valoriser la patrie. Il allait jusqu’à proposer la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, associant par-là deux thématiques que l’idéologie dominante avait tenu longtemps à séparer ».

C’est une stratégie de la transgression, dans le verbe comme dans les actes, qui a fait la victoire du candidat. Pas un quelconque rassemblement des sensibilités de la droite, qui ne s’est fait que lorsqu’il a fallu voler au secours de la victoire, qui fut d’ailleurs très tôt acquise.

Et alors que l’Europe traverse aujourd’hui une grave crise existentielle qui menace d’emporter avec elle soixante-dix ans d’efforts et de sacrifices, le temps pour la droite française est venu de mettre des mots sur le « malaise européen ». Et pour cela, le temps est venu pour elle de percevoir et d’accepter la nature profonde de ce malaise, qui n’est pas uniquement un malaise démocratique.

L’Europe est la construction dont le fondement même est la dissociation entre l’ordre culturel et l’ordre politique : l’Europe n’est qu’un cadre politico-juridique construit sur les principes d’universalité, d’autonomie et de responsabilité qui sous-tendent les conceptions de la démocratie et de l’Etat de droit. C’est ce constat qui a d’ailleurs poussé Jean-Marc Ferry à regretter, pour la pérennité de ce cadre, que les particularités culturelles nationales ne soient pas conciliées avec les principes fondamentaux du patriotisme constitutionnel tels que les définissait Habermas.

La transgression, c’est donc la remise en cause du fondement de la construction européenne, la remise en cause de cette dissociation. C’est proposer de rompre avec la logique institutionnelle sur laquelle repose la construction européenne depuis des décennies et bâtir celle des grands projets interétatiques concrets autour desquels se grefferaient les nations en fonction de leurs intérêts et de leur savoir-faire, c’est donner aux parlements nationaux un pouvoir d’initiative et un droit de véto à l’encontre des initiatives de la Commission, c’est exiger des instances communautaires qu’elles respectent le principe de subsidiarité. La transgression, c’est rompre avec la conception universaliste que l’Europe politique a d’elle-même, car l’Europe est le fruit de traits culturels et historiques éminemment particuliers, hérités du Christianisme et de la civilisation gréco-latine. C’est enfin tirer les conclusions de cette nouvelle vision organique de l’Europe concernant l’immigration, la concurrence internationale, la défense, les relations internationales, etc.

Et alors que cette logique de la transgression est aujourd’hui impérative pour empêcher que l’Europe ne se défasse, pour empêcher que les enjeux au cœur de la survie de l’idée européenne ne soient à nouveau évacués de la conversation démocratique nationale, l’association de visions différentes – entre d’un côté ceux qui sont persuadés que l’Europe peut être améliorée dans le cadre existant et de l’autre, ceux qui savent que l’Europe ne peut être sauvée par une révolution culturelle –risque d’aboutir un exercice d’équilibre entre ces visions, de ménagement des susceptibilités, de compensation des aspérités alors que le moment est à la formulation d’une conception claire de l’Homme et de la Cité. Car dans une France fracturée de toute part qui se défie de tout et de tous, où les rancœurs et les frustrations s’aiguisent, le risque d’un tel pari est d’amener chacun à voir ce dont il ne veut plus au lieu de l’inviter à trouver ce qu’il y cherche.