C’est à deux pas du Sénat que nous rencontrons Jean-Baptiste Noé. Historien, écrivain et contributeur régulier à l’Opinion, Jean Baptiste Noé est également rédacteur dans la revue Conflits et intervient régulièrement dans la revue en ligne Contrepoints. C’est avec ce jeune talent intellectuel de la droite que nous avons évoqué, entre autres, les conditions d’existence d’un modèle économique libéral en France, ainsi que son sujet de prédilection, l’École.

La Nouvelle Garde : Contrairement à ce que l’on croit trop souvent, c’est en France, et non en Angleterre ou aux États-Unis, que sont apparues les prémices de la pensée libérale et l’essor de l’économie politique, avec notamment Boisguilbert et l’école physiocratique ensuite. Comment expliquer alors que la France, exception faite de la Monarchie de Juillet, n’ait jamais été libérale ? Aujourd’hui encore, ceux qui, au centre ou à droite, prétendent incarner une ligne « libérale » face à la ligne dite « identitaire », n’ont en réalité rien de libéral… Tous socialistes, droite comprise ?

Jean-Baptiste Noé : C’est une question assez complexe. Commençons tout d’abord par définir ce qu’est le libéralisme. À l’origine, le libéralisme est une réflexion sur le droit et la loi. C’est considérer que la personne est au centre de la société, que la loi sert à la protéger et que l’État est le garant du respect de cette personne et de ses droits. A contrario, le socialisme considère que l’État est au centre de la société et que la personne est là pour « alimenter » l’État. En partant du droit, cette pensée a ensuite des incidences économiques. Prenez par exemple Vauban qui a écrit un traité sur l’impôt, ou encore Boisguilbert : ces personnes s’opposent à l’absolutisme dans le sens où ils considèrent que le Roi et l’Etat n’ont pas tous les pouvoirs et que la personne est première.

Cette conception est ensuite balayée par la Révolution de 1789. Bien qu’elle commence comme une révolution relativement libérale, car imposant par la force les réformes qu’avaient voulu mettre en place Louis XVI et Turgot, à l’image de l’universalité de l’impôt et de l’égalité devant la loi, elle finit en dictature avec la Terreur, donc la soumission à un État devenu absolu. Nous ne sommes jamais réellement sortis de ce paradigme. C’est assez éloquent lorsque nous analysons le renversement de la conception de la monarchie par les monarchistes du XIXe siècle, pour qui ce système devient le garant des individus et de la Nation et cesse de n’être qu’une forme juridique et un fonctionnement politique.

Ce consensus autour de l’absolutisation de l’État dure jusqu’à la fin du XIXe siècle et touche toutes les familles de pensée politique. Encore aujourd’hui, ce consensus reste très fort. Personne ne songe à remettre en cause l’État-providence ou la sécurité sociale, alors que tout le monde constate qu’elle est structurellement déficitaire, personne ne remet en cause le monopole de l’État sur l’école.

Nous aboutissons donc aujourd’hui à l’existence d’un socialisme de gauche et d’un socialisme de droite qui considère tous les deux que l’État a la primauté sur l’individu. Progressistes d’un côté et réactionnaire de l’autre vouent tous deux un culte à l‘État. Je suis assez surpris de constater qu’aucun homme politique de droite ne cite aujourd’hui Raymond Aron, Tocqueville ou encore Bastiat. Le personnel politique de droite est aujourd’hui socialiste, d’un socialisme certes plus modéré et plus ouvert, mais il n’en reste pas moins socialiste et cela lui convient parfaitement.

LNG : Dans une tribune récemment publiée pour le compte de l’Institut des Libertés, vous revenez sur les passions indépendantistes qui agitent la Catalogne. Les libéraux semblent divisés sur la question. Certains accueillent favorablement les indépendantismes au nom de l’autonomie et de la subsidiarité, et par rejet des structures étatiques centralisées. Pour votre part, vous soulignez l’ « ambiguïté de l’indépendance » et y voyez la marque de l’hubris, de la démesure. Les libéraux de droite doivent-il redouter la multiplication des irrédentismes ?

JBN : Il y a deux points très intéressants dans cette affaire catalane. Force est de constater que les indépendantistes catalans n’ont pas respecté le droit et la constitution. Le roi d’Espagne a fait un discours remarquable de six minutes énonçant de manière très claire les principes fondamentaux du droit. Mariano Rajoy, qui était présenté comme quelqu’un de gris et de terne, a très bien géré la situation et apparait, selon moi, comme un des plus fins dirigeants politiques actuels d’Europe.

Premièrement, il n’est pas possible de s’extraire du droit. Soit nous considérons qu’il n’y a pas de droit, et dans ce cas-là, l’anarchie nous guette, soit nous considérons qu’il y a des règles. Ces règles peuvent être mauvaises, et dans ce cas-là il est possible de les changer, mais dans le respect du cadre légal. Or, les indépendantistes se sont mis en dehors du droit, et cela n’est pas acceptable.

Deuxièmement, les indépendantistes aujourd’hui sont majoritairement guidés par l’extrême gauche. Aussi bien en Catalogne où la CUP est un consortium de mouvements marxisants qu’en Écosse où le SNP est d’obédience socialiste.

Je suis pour ma part un jacobin subsidiaire. Jacobin, car je considère que lorsque le pouvoir est laissé à l’échelle locale, cela crée invariablement des baronnies locales avec des personnes qui mettent le pouvoir qu’ils détiennent au service de leur réseau. La décentralisation ne permet donc pas forcément une meilleure gestion et une démocratie plus transparentes. La prise de pouvoir au niveau national permet donc de limiter cette tendance au clientélisme que nous voyons particulièrement dans le soutien et le versement de subventions aux associations. L’argent public est régulièrement utilisé à des fins électoralistes.

Subsidiaire, car je considère que tout ce qui peut être fait par des acteurs locaux, pas forcément politiques, doit être fait par eux : la gestion de l’eau, des déchets, l’école, les mutuelles, etc.

Le problème catalan, c’est de vouloir recréer un État à un niveau beaucoup plus restreint que celui espagnol, avec des orientations idéologiques différentes. Dans certaines écoles catalanes, il est enseigné que la guerre civile espagnole, c’était Madrid qui avait attaqué Barcelone. Nous nous retrouvons donc avec des générations d’enfants qui considèrent que Madrid est le mal absolu. C’est le problème de laisser des libertés politiques au niveau local. S’il y a un principe de subsidiarité, on peut choisir de quitter les écoles qui enseignent cela et de mettre ses enfants dans une autre école.

LNG : Nous en venons justement au sujet de l’École. Vous qui êtes un fin observateur de l’École française, que pensez-vous du Ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer ? La droite a-t-elle raison de s’en réjouir ?

JBN : Jean-Michel Blanquer connait tout d’abord très bien le milieu éducatif. Il a été professeur d’université, recteur d’académie, Directeur Général de l’ESSEC, etc. C’est quelqu’un qui a une vision juste de l’École. Son problème, comme tous les ministres, c’est qu’il est confronté à une administration et qu’il ne pourra pas faire grand-chose face à elle.

Un exemple : Jean-Michel Blanquer était au cabinet de Gilles de Robien lorsqu’il a succédé à François Fillon au ministère de l’Éducation. Gilles de Robien voulait supprimer la méthode globale et il a échoué, car son administration a freiné de toutes ses forces l’application de sa réforme. Jean-Michel Blanquer, alors numéro deux de son cabinet a assisté à cela en direct. Aujourd’hui, il propose une réforme du lycée que François Fillon avait tentée en 2005, et Xavier Darcos après lui, et sur laquelle Jacques Chirac s’était couché à cause des manifestations étudiantes. Nous pouvons donc craindre qu’il échoue également sous le feu croisé des manifestations et de son administration. Un formateur d’ESPE, les nouveaux IUFM, me confiait récemment que le ministre pouvait faire ce qu’il voulait, car le vrai pouvoir se trouve entre leurs mains et c’est eux qui décident réellement.

LNG : La défense de l’école libre ne risque-t-elle pas d’ouvrir la voie aux écoles confessionnelles, islamiques en particulier ?

JBN : Le problème en l’occurrence, c’est l’islamisme. On ne peut pas supprimer une liberté sous prétexte que des individus les utilisent pour faire le mal. Il faut combattre l’islamisme, mais pas au prix de nos libertés fondamentales, sinon, nous aboutissons à un système proche de celui dont rêvent les islamistes. Sinon, supprimons internet puisque les islamistes l’utilisent pour leur propagande et interdisons la vente des voitures, puisque les islamistes les utilisent pour effectuer leurs attentats.

La liberté scolaire, c’est reconnaitre la liberté des familles à choisir l’école de leurs enfants. Il y a deux visions de l’École. La première est définie par Danton en 1793 lorsque celui-ci affirmait que les enfants n‘appartenaient pas à leur famille, mais à la République. La seconde considère que l’individu prévaut sur l’État. À partir de là, soit l’École est gérée par l’État, et c’est ce que nous avons depuis Jules Ferry, soit nous considérons que les acteurs locaux, familles et associations, doivent pouvoir créer et gérer des écoles librement, choisir les programmes, les volumes horaires, les professeurs, etc. Je défends le système du « chèque éducation », ce qui existe dans plusieurs pays, qui consiste à prélever un impôt et le répartir ensuite de façon à donner environ 9000 euros aux parents par enfant, la somme moyenne annuelle de ce que coute un lycéen, afin qu’ils puissent les mettre dans l’école de leur choix. Si l’école est mauvaise, elle fermera ; si elle est bonne, elle progressera.

LNG : Toujours sur l’École et sur la différence entre volonté politique et suivi administratif. Après sa défaite politique à la fin des années 1960, la gauche libertaire a migré vers la prise de bastions ce qui a signé sa victoire culturelle pour les cinquante années suivantes. Notamment les métiers de la transmission, journalisme et enseignement en tête. La polémique de l’écriture inclusive est caractéristique de la prégnance idéologique de cette gauche libertaire parmi le corps enseignant, les chercheurs, etc. À ce sujet, Anne-Sophie Nogaret déclarait récemment que les professeurs ne considéraient plus la transmission de savoir comme leur devoir premier.

Reconquérir les cœurs et les esprits passe donc pas reconquérir ces bastions, notamment les universités et surtout les instituts de formation des professeurs. Comment faire ?

JBN : C’est très simple, il faut les privatiser. L’Éducation nationale n’a jamais été le lieu de transmission des savoirs. Pour bien comprendre ce point, il faut en revenir à Jules Ferry. Lors d’un échange avec un député de droite qui lui reprochait d’imposer son idéologie à l’école, Jules Ferry lui a répondu « nous vous avons garanti la neutralité religieuse, nous ne vous avons pas garanti la neutralité philosophique et politique ». Jules Ferry prend des mesures pour nationaliser l’École, il crée les universités d’État par une loi de 1879. L’idée de Jules Ferry et de Léon Gambetta est de faire de l’École le « séminaire de la République », l’endroit de transmission de l’idéologie politique.

Cette vision de l’École n’a pas changé ; ce qui a changé, c’est la nature de l’idéologie qui est transmise. Ce n’est plus la République, car elle n’est plus en danger. C’est aujourd’hui l’ouverture, le multiculturalisme, l’antiracisme.

Donc l’École à proprement parler est le lieu de transmission des savoirs, mais l’Éducation nationale ne s’est jamais réellement donné cet objectif. Si nous voulons que l’Éducation nationale revienne à cette mission première, il faut que ce soit la société civile qui s’en empare. C’est ce qui a été fait par Tony Blair au Royaume-Uni, avec les free schools, c’est ce qui se passe en Lombardie et dans quelques États américains. Comme le disait Frédéric Bastiat : « Tous les monopoles sont détestables, mais le pire de tous c’est le monopole de l’Éducation nationale. »

LNG : Depuis les débuts de la IIIe République, l’école marche sur deux jambes : elle est certes le lieu d’un formatage idéologique, mais elle est également le lieu de transmission des savoirs, d’un socle commun, à savoir la lecture, l’écriture, les mathématiques auxquels se sont rajoutés l’histoire, la philosophie, etc. Est-ce que votre projet d’école libre, si elle permettrait sans doute une meilleure transmission des savoirs, n’en oublierait pas d’être le lieu de transmission d’un bien commun, de valeurs communes, d’une culture commune, afin de faire des individus éduqués des citoyens engagés ?

JBN : C’est une vraie question. Si on apprend à un adolescent à se lever le matin, à respecter son professeur, à rendre un devoir en temps et en heure, si on lui apprend à comprendre un texte, à maitriser les mathématiques, on lui apprend à se sociabiliser, on lui apprend des vertus, comme le goût de l’effort et du travail. À partir de là, il sera un bon citoyen.

Aujourd’hui, l’École a en partie échoué sur cette mission. 20 à 30% d’une classe d’âge entrant au lycée ne maitrise pas la langue française. Cette proportion approche les 30% à la fin du lycée. Ces jeunes ont donc 18 ans et quel sera leur avenir s’ils ne parviennent même pas à maitriser leur propre langue ? Pourront-ils réellement devenir des citoyens éclairés s’ils ne comprennent pas totalement un programme politique ? Comment voulez-vous ensuite discuter avec ces personnes du système de retraite par répartition, du danger de l’État Islamique, etc.

Si l’École parvient à apprendre à chacun des élèves à lire, écrire et compter parfaitement, nous pourrons en faire des citoyens. La transmission des savoirs amène invariablement à la formation de citoyens engagés dans la Cité.

Quand j’ai commencé à enseigner, j’étais dans un grand lycée parisien. J’ai demandé à mes étudiants lesquels envisageaient de travailler en France plus tard. Seuls deux ont levé la main. Même si la proportion de ceux ayant effectivement choisi de partir est bien plus faible, cela témoigne d’une incapacité à donner envie aux jeunes générations de rester, de leur montrer que l’herbe n’est pas nécessairement plus verte ailleurs. C’est bien la preuve que même cette mission de faire des élèves des citoyens engagés et des patriotes ne fonctionne pas avec l’École d’État.

LNG : Vous êtes spécialiste du Vatican. Quel regard portez-vous sur le combat d’une certaine gauche qui a certes compris le danger que pouvait représenter l’extrême gauche et sa proximité idéologique avec l’Islam politique, mais qui utilise une vision orthodoxe de la laïcité qui confine à la négation des religions et qui finit par mettre sur un pied d’égalité les prières de rue à Clichy et la croix de Ploërmel ?

JBN : Ce n’est malheureusement pas nouveau. Il y a toujours eu dans la gauche française un anticléricalisme très fort. La laïcité, c’est distinguer le politique du spirituel. L’idée du socialisme, c’est que l’ordre du politique contrôle le temporel et le spirituel. Ce n’est donc pas un antichristianisme, c’est la volonté d’élargir le champ d’intervention du temporel sur le spirituel. La laïcité nous est donc vendue par cette gauche-là comme une nouvelle religion.

C’est donc relativement normal qu’elle s’attaque aux religions ou aux courants philosophiques qui veulent distinguer les deux, distinction qui est constitutive du christianisme. Nous aboutissons donc à une collusion étrange entre une certaine gauche et l’islamisme, qui ne reconnait pas la distinction entre temporel et spirituel. Regardez la réaction de la Fédération de la libre pensée qui est parvenue à faire retirer la croix de Ploërmel, mais qui a pris position contre le maire de Clichy et pour les musulmans qui prient dans la rue.

Ces combats, comme la croix de Ploërmel, sont des combats d’arrière-garde, qui avaient déjà lieu en 1900. On peut peut-être se dire qu’il y a des sujets plus prioritaires aujourd’hui et qu’il faut délaisser cette vision rétrograde et absolutisée de la laïcité, et reconnaître que le christianisme est constitutif de notre histoire et de notre Nation.