C’est dans son bureau de la rue Georges Bizet que Geoffroy Lejeune nous a reçus. Quarante-cinq minutes d’une conversation passionnante avec cet homme pas encore trentenaire et déjà Directeur de la rédaction de Valeurs Actuelles.

Il nous prévient immédiatement, il faudra être indulgent, en tant que directeur de la rédaction, il n’écrit plus d’articles et cela fait longtemps qu’il ne s’est pas plié à l’exercice. Les mots lui viennent cependant très rapidement et percutent.

LNG : « Valeurs actuelles, dont vous êtes le directeur de la rédaction, est l’un des rares magazines à oser se réclamer « de droite ». Quel sens donnez-vous à ce mot aujourd’hui en France ? »

Geoffroy Lejeune : Il y a cinquante nuances de droite et autant façons de définir le clivage gauche-droite. Ce serait audacieux de dire que l’élection d’Emmanuel Macron n’a rien changé. Ce serait aussi faux de déclarer que son élection a effacé le clivage. Ce qui est sûr, c’est que son élection a changé la donne : les partis politiques sont morts, plus personne ne se définit en termes de droite et de gauche. Jean- Luc Mélenchon abandonne le terme de gauche ; le Front National a abandonné depuis longtemps cette classification ; l’élection pour la présidence des Républicains fait ressurgir le terme de droite, mais ce n’est que conjoncturel, et il y a fort à parier que dans quelques mois, le mot disparaisse pour éviter au parti qu’il ne s’enferme dans cette case.


Ce que je remarque, c’est qu’Emmanuel Macron est au centre du jeu politique et qu’il faut se définir par rapport à ce qu’il incarne, c’est-à- dire le bloc progressiste. La droite, en ce moment, c’est donc ce qui se définit par rapport à ce bloc progressiste, qui se sent appartenir à l’autre famille de pensée, qu’on peut qualifier de conservatrice, même si le terme est aujourd’hui plombé et qu’il serait opportun d’en trouver un autre. En dépit de cela, ce prisme reste pertinent pour analyser l’opposition idéologique sur toutes les questions : sociétales, sociales, économiques, etc.

Je pense que la droite n’appartient pas au bloc d’Emmanuel Macron et je ne crois pas à la fable selon laquelle Macron mène une politique de droite et qu’il siphonnera ses électeurs. Je suis convaincu que va se sécréter assez naturellement une opposition conservatrice à ce que fait le Président.

LNG : Vous considérez donc que c’est la gauche qui dicte le tempo et que la droite ne fait que se positionner par rapport à ce qu’elle dit ? Est-ce qu’il y a donc selon vous une distinction à faire entre la droite conservatrice et la droite réactionnaire, qui ne ferait que réagir aux catégories mentales et politiques de la gauche ?

G.L. : Question passionnante… En ce moment, Mathieu Bock-Coté travaille sur un livre dont l’ambition est de redéfinir les critères de légitimité du débat politique, dominé depuis cinquante ans par la gauche. On voit bien d’ailleurs en ce moment Laurent Wauquiez répéter que la droite doit cesser de se définir par rapport à ce que la gauche juge acceptable ou non. Mathieu Bock-Coté va analyser en profondeur l’origine et les causes des critères de bienséance du débat politique actuel, et expliquer comment en sortir. C’est le préalable, selon moi, à toute renaissance intellectuelle de la droite.

Il y également un auteur, Guillaume Bernard, qui a écrit La guerre à droite aura bien lieu. Il affirme que l’opinion s’est renversée et que, par conséquent, les partis de gauche glissent à droite. Macron serait donc une incarnation de cela : un homme de gauche, élu par un électorat de gauche, mais gouvernant avec certaines idées de la droite.

Donc pour répondre à votre question, la réalité est que nous nous distinguons par rapport aux critères édictés par la gauche depuis la fin des années gaullistes, depuis la fin des années 1960. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que la victoire intellectuelle de la gauche n’a pas amené immédiatement des victoires politiques, mais que celles-ci ont suivi, dix ans après. Pendant des années, nous n’avons pas pu lutter. Mais aujourd’hui, et c’est ce que nous pouvons en déduire des enquêtes d’opinion, des résultats électoraux, l’opinion est prête à changer de paradigmes et de domination. C’est le moment parfait pour une refondation de la droite et pour une révolution culturelle.

L’enjeu des années qui viennent est que le bloc de droite, comme décrit par Thomas Guénolé et sa partition quadripartite du paysage politique, ne se fasse pas grignoter par le bloc macroniste et le bloc frontiste.

LNG : Pensez-vous qu’il puisse exister – ainsi que nous le croyons – un équilibre fécond entre pensées libérale et conservatrice ou s’agit-il, comme le pensent de nombreux intellectuels, d’un inexorable oxymore ?

G.L. : Je les ai beaucoup lus ces auteurs qui pensent que c’est incompatible, et je constate qu’ils ont évolué sur le sujet. Je pense à Eric Zemmour qui était un anti-libéral acharné il y a dix ans et qui est beaucoup plus à l’aise avec l’économie de marché. Paradoxalement, c’est grâce au Front National que la droite est en train de résoudre ce problème : la ligne Philippot était tellement hostile au monde de l’entrepreneuriat et de la classe moyenne qui travaille que celaça a permis à la ligne de Fillon de l’emporter.

La campagne de Fillon a permis justement d’articuler un libéralisme économique et une politique de défense de notre civilisation. Cela suppose cependant de redéfinir les deux termes. Le conservatisme, c’est croire à une immanence des choses, à l’enracinement, alors que le progressisme considère que l’homme est son propre horizon indépassable, qu’il est forcément bon. Le libéralisme, c’est croire à la liberté d’entreprendre, croire que le travail permet de réaliser l’individu alors que pour ses adversaires, le travail est une punition, la matérialisation d’une société faite de dominants et de dominés. Le travail à faire, pour la droite, c’est de mettre des limites au libéralisme. Être libéral, ce n’est pas forcément cautionner les parachutes dorés, les délocalisations, cautionner tous les excès. La droite doit dépasser les manichéismes entre le libéralisme dogmatique et Germinal, elle doit savoir défendre la libre entreprise, les petits patrons, les TPE et PME, etc.

Ce qui est incompatible, c’est d’être conservateur et de s’incliner devant la toute-puissance du marché. Prenez l’exemple de la GPA : si on est libéral jusqu’au bout, on accepte que l’enfant et que la procréation soient un marché et, dans ce cas-là, on ne peut plus être conservateur.

LNG : La déclaration de Delphine Ernotte en 2015 « On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans, et ça, il va falloir que cela change » à propos de France TV, le déchaînement médiatique qui a vu l’enchaînement d’articles à charge sur François Fillon et ses liens avec Sens Commun pendant la campagne, etc. Est-ce que, avec une sphère médiatique structurellement nourrie par l’idéologie progressiste et diversitaire, la reconquête intellectuelle du débat public par une droite libérale- conservatrice n’est pas mission impossible ?

G.L. : Je suis d’accord avec l’analyse selon laquelle la majorité des journalistes est sous l’emprise d’une idéologie progressiste et diversitaire. Mais 100 % des journalistes que vous interrogerez vous diront qu’ils pensent faire leur travail objectivement, sans faire l’apologie d’une quelconque idéologie, et ils seront sincères. Je constate, sur les plateaux, que je suis le seul à penser ce que je pense, mais je constate aussi que ce n’est jamais fait avec une intention de nuire.

On assiste en réalité à la queue de comète, lancée à la fin des années 1960. Les gens qui ont perdu politiquement en 1968 ont cependant compris que la bataille politique et idéologique passait par la prise de bastions. Ils ont donc investi massivement l’éducation, le milieu culturel et médiatique. Cela leur a permis de former les esprits et de diffuser la bonne parole, selon la vieille logique trotskiste, et de recruter des gens qui leur ressemblaient.

Ainsi, le milieu médiatique provient sociologiquement quasiment exclusivement des milieux diversitaires et progressistes car ne sont intéressés par les études journalistiques et éducatives que des personnes issues de milieux du centre- gauche, de la social-démocratie. Quand j’ai fait mes études, je me suis rendu compte que j’étais le seul à penser ce que je pense et que je n’avais aucune porte d’entrée dans les médias. Les gens dans ces milieux ne sont pas des militants politiques, ils viennent juste de milieux qui pensent la même chose et qui sont recrutés parce qu’ils pensent ainsi.

C’est possible de changer cet état de fait, mais cela suppose que les milieux de droite, les chefs d’entreprise, les médecins, les professions libérales, etc., cessent de penser que la carrière journalistique est une carrière de saltimbanque sans débouchés. C’est finalement le confort matériel et l’image sociale qui empêchent la bourgeoisie conservatrice de prendre le pouvoir intellectuel et médiatique.

Il y a du mieux depuis quelques années. Je vois de plus en plus de personnes qui ont été réveillées par les campagnes de Nicolas Sarkozy, par les Manif pour Tous, par ce qu’incarnait François Fillon. Je constate que les jeunes générations de droite sont plus militantes, qu’elles se sont mises à lire, à réfléchir, elles ont compris qu’il y avait des jeux de pouvoir et une reconquête intellectuelle à opérer. Ce que je trouve formidable, c’est qu’il y a une émulation intellectuelle et politique à droite qu’on ne retrouve plus à gauche. Quel est l’intellectuel qui pense à gauche ? Quels sont les intellectuels de Macron ? Mélenchon en a mais c’est le seul. Alors qu’à droite, ça fourmille. Prenez Mathieu Bock-Coté qui a 35 ans, Eugénie Bastié, 26 ans. L’émulation est de notre côté.

LNG : Tout de même, lorsqu’on lit les tribunes publiées dans Libération et faites par des entrepreneurs identitaires, des pseudo antiracistes et des militants de l’Islam politique, comme celle contre Colbert, la tribune de soutien à Lallab, la tribune contre la pénalisation du harcèlement de rue au prétexte que cela stigmatiserait les migrants, n’a-t- on pas tout de même l’impression qu’une partie de la presse française est pas en train de devenir un relai objectif des idéologies qui combattent les concepts de Nation, de laïcité, d’intégration ?

G.L. : Je suis totalement d’accord avec vous, mais cela ne me dérange pas. Libé, Le Nouvel Obs, Médiapart assument leur positionnement, leur ligne éditoriale. Lallab, le CRAN, etc., sont des ennemis et il faut les vaincre, mais Libé et Médiapart ont choisi leur combat politique. Qu’il y ait des journaux de gauche, c’est très bien ; et qu’il y ait des journaux de droite, c’est tant mieux. Le problème, c’est la masse des autres médias et journalistes qui se disent objectifs mais qui défendent, sans même le savoir, des idées politiques tout, en se parant toutefois de la toge de la neutralité.

Hubert Beuve-Méry réclamait pour Le Monde un principe de « subjectivité honnête ». Et le problème, c’est que de plus en plus, les journalistes n’assument plus leur subjectivité. À Valeurs actuelles, nous assumons totalement notre subjectivité.

C’est la raison pour laquelle c’est beaucoup plus facile de débattre avec quelqu’un de Marianne qui l’assume également qu’avec quelqu’un du Monde ou du Parisien, qui pense avoir la vérité révélée parce qu’il se pense objectif et professionnel alors que nous, nous sommes discrédités parce que nous défendons une opinion et que nous sommes suspectés de verser dans le militantisme. Un journaliste qui revendique l’objectivité, soit se leurre, soit se moque du monde.

Je ne suis pas forcément favorable à ce que les gens disent pour qui ils votent, mais à un moment, il faut dire d’où l’on parle. Un journaliste d’une chaîne d’information qui couvre une manifestation anti-GPA alors que lui-même est pro-GPA, c’est un problème. Un journaliste qui couvre un sujet en se disant objectif alors qu’il a une opinion tranchée, comme la plupart des journalistes politiques sur la plupart des sujets, c’est un problème. Delphine Ernotte, on sait d’où elle vient, ce qu’elle pense, qui l’a placée là, et elle dirige un organe qui fait rentrer dans le crâne de millions de Français la vérité sur l’information.

LNG : C’est en France que sont apparues les oppositions les plus vives aux projets dits « sociétaux » de la gauche (mariage homosexuel puis théorie du genre, désormais PMA et GPA). Comment interpréter, dès lors, la victoire en mai dernier d’Emmanuel Macron suivie du raz-de- marée des « Marcheurs » au regard de la mobilisation de la société civile sur ces sujets ?

G.L. : Je vous avoue que je n’ai jamais cru à la victoire de Macron, en raison du décalage entre son projet et les aspirations de la société. J’ai cru jusqu’au bout au réveil d’une partie des abstentionnistes.

Force est de constater qu’il a bénéficié d’une intense fatigue démocratique. Les citoyens ne croient plus en la politique et tout le monde en est responsable. Résultat, l’élection s’est jouée sur un électorat restreint. Une partie des classes populaires a voté pour Marine Le Pen, une partie de la bourgeoisie conservatrice pour Fillon, une partie des milieux de gauche et des jeunes a voté Mélenchon, et le reste a choisi Macron. Et mécaniquement, ils étaient plus nombreux.

Vous parliez de la Manif pour Tous. Je pense que ce mouvement est caractéristique de notre époque et qu’il est le pendant du macronisme. On se rend compte que c’est possible de gouverner la France en ne parlant qu’à 15 % des gens, mais que c’est aussi possible d’incarner la contestation et l’opposition avec seulement un million de personnes qui manifestent pendant six mois.

La droite doit beaucoup réfléchir à ce qui s’est passé. Macron a investi le champ politique et l’a emporté avec une start-up qui ne demandait aucun engagement à ses militants, qui leur laissait une grande marge de manœuvre, qui a porté un discours conciliant sur tous les sujets, sans aborder les questions culturelles et identitaires.

La droite doit réfléchir aux codes de la politique d’aujourd’hui. C’est l’erreur de Wauquiez, je pense, qui veut reconstruire la droite via un parti traditionnel, où l’on ne réfléchit pas, avec une forte discipline imposée. La chance que l’on a, c’est que tout est à plat aujourd’hui. On ne sait pas qui va être le visage de la droite d’ici cinq ans. C’est le no man’s land. Le moment est venu de se poser toutes les questions et
d’apporter des réponses.