Entretien avec Eugénie Bastié – journaliste au Figaro et rédactrice en chef de la revue Limite

C’est au cœur du Marais que nous rencontrons Eugénie Bastié, bientôt 26 ans et déjà journaliste au Figaro et rédactrice en chef de la revue Limite. Pendant près d’une heure, nous échangeons avec ce visage du renouveau de la pensée de droite, à propos du système médiatique, de l’existence doctrinale d’un courant libéral-conservateur, ainsi que de l’une de ses grandes causes : le féminisme.

La Nouvelle Garde : Les quelques entretiens que nous avons menés jusqu’à présent concernant la possibilité pour un discours libéral-conservateur d’émerger dans le débat public amènent invariablement à se poser la question des critères de bienséance qui structurent ce même débat public. Le Figaro et les grands hebdomadaires de droite ont longtemps été les seuls relais pour des hommes de droite, et force est de constater qu’il est toujours aussi difficile d’exprimer dans les médias autre chose qu’un discours progressiste et diversitaire. Ces difficultés ne sont-elles pas le signe de l’échec des grands médias de droite à bousculer les codes d’entrée dans le débat public ?

Eugénie Bastié : C’est la grande question de la défaite intellectuelle, médiatique et sémantique de la droite, à savoir : quand et comment la droite a-t-elle abandonné l’hégémonie culturelle à la gauche, se repliant sur la sphère économique. Cette défaite est particulièrement prégnante dans les médias. C’est une cause entendue, prouvée par maintes études : les journalistes sont plus à gauche que la moyenne des Français. Pourquoi ? Je crois qu’il y a dans ce basculement une responsabilité de la bourgeoisie, catholique et conservatrice notamment, qui n’a jamais encouragé ses enfants à aller vers les métiers de la transmission et à épouser une carrière médiatique. La bourgeoisie de droite a préféré envoyer ses enfants dans les écoles de commerce ou dans les facultés de droit, car elle considérait que la carrière journalistique ne pouvait convenir quant au statut social et à la rémunération. Les gens de droite ont donc déserté en quelque sorte les métiers de la transmission, le journalisme et l’enseignement en tête. Nous assistons cependant à une rupture, notamment depuis la Manif pour tous, qui a fait basculer toute une génération conservatrice dans le débat politique, qu’elle avait auparavant tendance à fuir.

La vraie question relève en réalité du pluralisme politique dans le système médiatique. À l’évidence, il reste encore des bastions de la gauche sectaire dans les médias, mais nous ne sommes plus dans le schéma des années 1990 ou 2000. Il faut arrêter avec cette victimologie qui ferait des « réacs » une minorité systématiquement bâillonnée. Il existe certes de grands espaces de reconquête, mais la presse de droite n’est pas muselée. Je pense que nous ne sommes plus dans « la pensée unique » selon le mot de Jean-François Kahn. On entend beaucoup de voix discordantes. Nous sommes passés à la « pensée simple », ce qui est peut-être pire. Des « bien-pensants » aux « rien-pensants », pour reprendre la bonne formule d’Elisabeth Lévy.

L.N.G. : Une question à présent sur le clivage droite-gauche. En vogue dans les débats et le paysage politiques, la révocation de ce clivage l’est peut-être davantage encore dans le débat intellectuel. On songe au livre d’Arnaud Imatz, Droite-gauche : pour sortir de l’équivoque : Histoire des idées et des valeurs non conformistes du XIXe au XXe siècle, ou à celui d’Alain de Benoist, Droite-gauche, c’est fini ! Le moment populiste. Vous-même, dans le premier numéro de la revue Limite, dont vous êtes la rédactrice en chef du service politique, qualifiez de « stupide » ce clivage. Pouvez-vous expliciter votre position ?

E.B. : Je vais vous surprendre, car j’ai évolué dans la perception de la pertinence de ce clivage. Je continue de souscrire au constat d’Emmanuel Mounier, qui disait qu’il n’y a « rien de plus décevant » que cette vision binaire du monde qui ne satisfait pas l’intelligence. Je demeure persuadée que l’échiquier politique est aujourd’hui arbitrairement divisé en factions. La ligne de démarcation qui sépare Alain Juppé de Manuel Valls me semble assez peu intéressante. Au fond de moi cependant, je me sens de droite parce qu’au-delà de la posture politique, il y a un clivage métaphysique et anthropologique. Qu’est-ce qu’ « être de droite » ? Ce n’est pas être allergique aux impôts. C’est, je crois, croire au péché originel. À la différence de la gauche qui croit, avec Rousseau, que l’homme est corrompu par la société, la droite considère que la société est ce qui empêche l’homme de céder à sa pente mauvaise. La polémique concernant le hashtag « balancetonporc » est caractéristique de cette différence de vision anthropologique : lorsque les féministes ne veulent pas voir la nature, elles disent que c’est social. Le sexisme serait selon elles une production sociale, là où je pense qu’il y a une pente naturelle à la domination, et que c’est justement le rôle de la civilisation d’empêcher l’homme d’assouvir ses pulsions. Ce pessimisme anthropologique conservateur est différent du pessimisme libéral, pour qui l’homme tend à suivre son intérêt privé, ce qui serait prétendument bon pour la société.

De l’idée d’une nature bonne de l’homme découle l’idée d’utopie, qui consiste à penser que la société parfaite est à portée de main et qu’elle permettra l’avènement d’un homme nouveau. Cette conviction de détenir la vérité donne à la gauche un sentiment de toute puissance. Simone de Beauvoir disait « La vérité est une seule, l’erreur est multiple. Ce n’est pas un hasard si la droite est pluraliste ». Le pluralisme n’est pas le relativisme, mais le refus de tout sectarisme et la conviction que le cœur humain est complexe et la vie tragique. Au cœur même de la vérité, il y a des forces qui se font la guerre. Soljenitsyne, dans L’Archipel du Goulag, déclarait : « Peu à peu, j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États ni les classes ni les partis, mais qu’elle traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité ».

Pessimisme anthropologique, refus de l’utopie et pluralisme sont les trois piliers du tempérament de droite. J’y ajouterais la volonté de se définir par ses joies plutôt que par ses souffrances, et un certain souci de saisir la vie concrète par la littérature. Ma droite, d’ailleurs, est plus littéraire qu’idéologique. Comme le résume mieux que moi le dramaturge allemand Botho Strauss : « À la différence de l’imagination de gauche qui parodie l’histoire du Salut, l’imagination de droite ne se brosse pas le tableau d’un royaume à venir, elle n’a pas besoin d’utopie, mais elle cherche le rattachement à la longue durée, celle que rien n’ébranle, elle est selon son essence souvenir de ce qui gît au fond de nous, et dans cette mesure elle est une initiation religieuse ou protopolitique. Elle est toujours et existentiellement une imagination de la Perte et non de la Promesse (terrestre) ».

L.N.G. : Dans son livre publié ce mois-ci, où il rappelle justement la raison d’être du clivage droite-gauche, le Professeur Jean-Louis Harouel écrit que « la frontière entre droite et gauche passe à l’intérieur du libéralisme ». Ne croyez-vous pas qu’il y ait deux libéralismes, l’un de droite et parfaitement compatible avec le conservatisme, l’autre de gauche et intrinsèquement destructeur car utopiste ? Pourriez-vous souscrire à ce qu’écrit Jean-Louis Harouel : « Il y a une dimension libérale dans la droite, mais le libéralisme n’est de droite que dans la mesure où il prend en compte d’autres paramètres que lui-même, dans la mesure où il intègre les autres dimensions de la droite, héritées elles aussi du christianisme : l’impératif de la durée du groupe, l’impératif de justice et d’ordre, et plus généralement le refus de l’utopie » ?

E.B. : Le libéralisme est intrinsèquement de gauche. Il naît au XVIIe siècle, puis se double du progressisme pendant les Lumières, avec en toile de fond la remise en question d’une société traditionnelle et figée, le primat de la liberté individuelle et l’assurance que la paix entre les hommes adviendra du « doux commerce ». Ce n’est pas simplement une question politique ou économique, elle est métaphysique.

Je crois qu’il faut, avec Léo Strauss, considérer Hobbes comme le fondateur du libéralisme, en ce sens qu’il est le premier à définir la liberté comme absence d’obstacles et l’idée de droits naturels. « La félicité est une continuelle marche en avant du désir », écrit-il, ce qui pourrait être le slogan de la société de consommation. C’est aussi le théoricien du Léviathan, le monstre froid étatique et ce n’est pas pour rien : marché et État s’entraident mutuellement dans la transformation de la personne en individu délié de tout lien autre que contractuel. S’il n’est pas encadré, le libéralisme est une « dérive continuelle et sans fin » (Michéa) qui scie la branche sur laquelle le conservateur est assis.

L.N.G. : Mais ne pensez-vous pas que la droite doive pour autant défendre la liberté d’entreprendre et l’économie de marché ?

Comme l’écrit Castoriadis, le capitalisme a pu produire de bonnes choses dès lors qu’il était encastré dans une société traditionnelle, c’est-à-dire lorsque les industriels ne spéculaient pas sur la misère des hommes, lorsque les fonctionnaires étaient droits, les juges intègres, etc. Dans une société atomisée et ultra-individualiste, il n’y a plus de limites à l’extension du marché. J’avais été très marquée par la lecture de La Grande transformation de Karl Polanyi. L’économiste hongrois démontre ce qu’il appelle le « désencastrement » de l’économie : là où, dans les sociétés traditionnelles, l’économie est soumise à la société ou à la politique, dans les sociétés libérales, elle se sépare radicalement d’elles, et devient incontrôlable. Plus rien  n’échappe au marché. On finit même par faire payer l’entrée des cathédrales.

Par ailleurs, en tant que femme de droite, et en tant que chrétienne, je suis attachée à la propriété privée, qui comme le dit Simone Weil est « un besoin vital de l’âme ». « L’âme est isolée, perdue, si elle n’est pas dans un entourage d’objets qui soient pour elle comme un prolongement des membres du corps. » Elle renvoie à un sentiment d’appartenance profond, une sorte d’extension du principe de la famille au domaine des objets.

La droite doit défendre la propriété privée, permettre et faciliter l’entreprise individuelle mais mettre des limites à cette financiarisation de l’économie, mettre des bornes à cette tendance qu’a le libéralisme à l’extension du domaine marchand. Elle doit réaffirmer la primauté du politique sur l’économique. Un authentique conservatisme doit s’attaquer à la tentation absolutiste du marché, mais également à celle de l’État. L’État ne doit pas, ne peut pas être l’alternative unique au marché. Ce n’est pas à lui de faire ou défaire le bonheur des individus. La droite peut porter un discours de juste milieu, entre la toute-puissance du marché et celle de l’État. Cela doit passer notamment par la réhabilitation des corps intermédiaires. Mais cela touche à une autre ligne de fracture entre la droite jacobine et centralisatrice, qui n’accepte pas d’échelons entre l’État et l’individu, et la droite girondine et décentralisatrice, qui est la mienne.

L.N.G. : Tout autre sujet : l’écologie. Au plan politique, celle-ci est aujourd’hui incarnée uniquement par la gauche. Quel pourrait être le positionnement de la droite ?

E.B. : C’est une grande erreur d’avoir abandonné l’écologie à la gauche. Je considère que l’écologie est intrinsèquement conservatrice, car il s’agit de préserver (qu’il s’agisse du foyer (oïkos), de la nature humaine ou de la planète). Prenez l’exemple du principe de précaution, il est éminemment de droite, car la prudence est la vertu du conservateur par excellence. Il y a philosophiquement tous les outils à droite pour porter un discours sur ce sujet : la valorisation du local contre le mondial, la défense du rural contre l’industriel, etc.

La gauche, à qui nous avons abandonné ce sujet, en arrive aujourd’hui à des contradictions majeures. Elle est dans une exaltation de la nature environnementale, mais dans une négation totale de la nature humaine, ce qui la conduit à prendre position par exemple pour la légalisation de la PMA et de la GPA.

L.N.G. : Vous parliez du principe de précaution. En France, ce sont des gouvernements de droite, en 1995 et en 2004, qui lui ont donné une existence légale. Mais c’est également un candidat de droite, François Fillon, qui voulait le remettre en cause.

E.B. : Nous en revenons à votre question de tout à l’heure et à la contradiction interne au libéral-conservatisme. Ceux qui s’en réclament sont bien souvent d’abord libéraux avant d’être conservateurs. François Fillon était davantage libéral qu’il n’était conservateur, il ne parlait que de rupture, d’innovation. Il voulait « casser la baraque » alors qu’il fallait au contraire la réparer, la consolider contre les assauts des progressistes. De la même manière, je ne vois pas pourquoi Bruno Retailleau s’acharne à défendre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Il y a à droite une sorte de culte du progrès technique, de la croissance et du marché qui ne me semble pas consubstantiel au conservatisme.

L.N.G. : Autre sujet thématique, sur lequel vous vous exprimez souvent : le féminisme. Depuis quelques années, les débats idéologiques entre conservateurs et progressistes migrent de thématique en thématique. Nous avions eu l’écologie, la défense des droits LGBT. Aujourd’hui, il s’agit du féminisme. Quel peut être un discours de droite sur cette thématique ?

E.B. : La revue Limite promeut un féminisme « intégral » dans le sens où il prend en compte la femme dans son intégralité. Un féminisme qui prend en compte la spécificité féminine, et notamment la maternité, pour apporter une solution aux problèmes soulevés par ce combat. Prenons la question des inégalités salariales. Les féministes nous bombardent de chiffres censés nous prouver que nous sommes les victimes d’un système, sans jamais prononcer le mot de « maternité », qui est à l’origine des différences de carrière entre hommes et femmes. Il y a derrière cela une vraie question : est-ce que le seul but de l’existence est la réussite professionnelle ? Est-ce que le seul critère de réussite d’une vie bonne est la performance économique  ?  En un sens, les féministes de gauche sont sarkozystes, elles ne proposent rien d’autre aux femmes que de « travailler plus pour gagner plus ». Pourquoi prendre sans arrêt le critère, si pauvre car quantitatif, de l’égalité plutôt que d’autres critères plus qualitatifs ?

Le féminisme de gauche nage en plein paradoxe car il nie en réalité l’objet de son combat. Il ne cesse de dire que la femme doit être défendue partout tout en menant un combat pour l’indifférenciation sexuelle et en affirmant que la femme en tant que telle n’existe pas. Le grand problème de la gauche, qui porte majoritairement ce discours, est encore une fois son universalisme abstrait. Derrière son apologie apparente, elle a en réalité une haine de la différence. L’affaire du « #balancetoporc » est symptomatique de cette contradiction. Les féministes accablent les hommes en laissant entendre qu’ils sont tous des porcs et nient, dans le même temps, la nature et la différence des sexes. Alors pourquoi n’y a-t-il pas de Weinstein féminine ? Leur manière de concilier cette contradiction est de faire porter la responsabilité des comportements masculins sur le social, et sur une entité collective dotée d’une conscience occulte qu’elles appellent « patriarcat ». Il y a derrière cela une tendance à l’ultra-déterminisme, niant tout libre arbitre.

C’est une erreur de ce féminisme que de considérer qu’il est possible d’éliminer toute conflictualité entre les sexes et de bâtir une société utopique apaisée où les individus seraient interchangeables. Nous en revenons à l’utopie qui anime la gauche de bâtir une société parfaite, où tous les rapports humains seraient contractualisés, et notamment les rapports amoureux. En cela, la gauche, au nom d’une extension sans limite de la liberté individuelle et indifférenciée, se fait le porte-voix du libéralisme qui fait du marché et du droit les seuls régulateurs des rapports sociaux.

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  1. Florian

    Brillant esprit qui s’exprime tout aussi bien. En quelques mots elle analyse les maux de notre époque et propose un courant d’une droite qui s’assume sans tomber dans le simplisme. Il est si facile d’assumer des inepties réductrices sur les réseaux et dans les médias qu’elle impressionne par sa capacité à théoriser tout en restant synthétique. Chapeau bas.

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