Entretien avec Alexandre Del Valle – Professeur de géopolitique et spécialiste des questions de terrorisme islamique

C’est au cœur du quartier de L’Etoile, à l’heure du petit-déjeuner que nous rencontrons Alexandre Del Valle, dont le dernier ouvrage La stratégie de l’intimidation paru le 21 mars, a fait grand bruit. Spécialiste de géopolitique et des questions de terrorisme islamique, docteur en histoire contemporaine et professeur à l’ESC La Rochelle et l’PAG-Business School, nous avons eu la chance d’évoquer avec lui tant les défis posés par l’islamisme radical, les ressorts de cette idéologie mortifère que les solutions à apporter et qui sont à portée de main.

 

La Nouvelle Garde : Notre première question est à dessein provocatrice. Aujourd’hui, le discours politique fait la différence entre l’Islam et l’islamisme pour différencier la pratique religieuse pacifique et privée de l’utilisation politique de cette religion. Or l’Islam n’est pas qu’une religion, elle est également une société et un Etat. Le bloc théologique islamique – le Coran, les six livres de hadiths, et la Sirah –  prescrit la violence et la servitude pour les non musulmans et notamment les associateurs. De nombreuses sourates et hadiths prescrivent la soumission de la femme par rapport à l’homme. Ils actent la supériorité des lois de Dieu sur les lois civiles. Ils affirment enfin que l’accès au Paradis n’est garanti que pour ceux qui vivent et meurent dans le sentier d’Allah, c’est-à-dire dans la propagation de l’islam dans le monde. Or, depuis que les légistes du début du Xe siècle ont fermé les portes de l’ijtihad, aucune modification de ce bloc théologique n’est permise.

Est-il donc possible de libérer l’Islam de l’islamisme ?

Alexandre Del Valle : Il est possible de libérer l’Islam hétérodoxe, ou libéral si vous préférez, du carcan imposé par l’islam orthodoxe (source majeure de l’islamisme) à condition d’interpeller les grands textes sacrés qui sont l’une des sources du totalitarisme islamiste (expression que j’ai conceptualisée dans les années 1990 bien avant d’autres qui l’ont repris depuis !). Le corpus dont vous parlez a été sanctifié dès le Xe siècle et a dès lors échappé à toute remise en question et toute critique rationnelle, de sorte que ce travail de libération de l’islam modéré ne peut passer que par une réouverture de l’Ijtihad, les portes de l’interprétation ou exégèse hélas fermée depuis le Xe siècle et que la plus grande autorité universitaire et théologique de l’islam sunnite se refuse à ré-ouvrir. Or avant cette fermeture au Xe siècle, l’Islam était beaucoup bien plus divers. Pendant quarante ans, l’école mutazilite a dirigé le califat de Bagdad, alors capitale de l’empire : elle s’était opposée au concept « d’incréation » du Coran, elle favorisait l’usage de la raison critique pour analyser les textes sacrés et permettait une pluralité d’interprétation. Peu avant ce même Xe siècle, avant la fermeture des portes de l’interprétation, il existait vingt maḏhâhib (écoles d’interprétation des sources traditionnelles) dont une quinzaine étaient plus ouvertes sur le monde extérieur, notamment grec et latin. Aujourd’hui, il n’en reste que quatre, qui reconnaissent d’ailleurs valides entre elles et sont les quatre plus rigoristes opposées viscéralement notamment au mutazilisme. Si cet Islam pluriel a donc existé, il n’a donc pas été longtemps à la tête du califat, lequel est devenu une institution productrice de rigorisme et d’impérialisme intolérant, source de persécutions des non-musulmans, jusqu’à l’abolition de sa dernière dynastie, celle des turcs-ottomans, en 1924, par Atätürk. Précisons en passant que le néo-Sultan Erdogan ambitionne de plus en plus de devenir un « Atätürk à l’envers » et qu’il aurait même déclaré publiquement vouloir rétablir le Califat-Sultanat ottoman dès 2024… Ce qui montre que cette institution conquérante et totalitaire, théocratique même, demeure très prestigieuse dans le monde musulman et pas seulement chez les Frères musulmans et les Salafistes de Daesh… Pour revenir à la question de l’hétérodoxie musulmane vaincue une première fois au Xème siècle puis à nouveau déclarée hérétique depuis la reprise en main du monde arabo-musulman par les Frères musulmans et les Salafistes dans un contexte de décolonisation ou de « seconde décolonisation » idéologique, cela signifie que l’Islam n’est que le produit des pouvoirs temporels qui le codifient, et que le monde islamique a jeté le bébé de la modernité sécularisatrice avec le bain de l’anti-occidentalisme revanchard…

Malheureusement, depuis le Xe siècle, ceux qui ont codifié l’Islam « officiel » l’ont figé dans un corpus foncièrement obscurantiste, littéraliste et intolérant tenu pour indiscutable et qui prévaut encore largement. Leurs héritiers aux XIXe et XXe siècles ont réussi à jeter le discrédit sur tous les penseurs libéraux-réformistes ou sécularistes assimilés de façon perverse à des agents de « l’Occident impie et oppresseur», ce qui a permis de bloquer et empêcher toute tentative de réforme de l’Islam grâce à des biais politico-psychologiques. Il y eut par exemple, entre 1839 et 1860, au sein de l’empire ottoman une vague de réformes, les tanzimat, qui promettaient pourtant de moderniser le fonctionnement du califat-sultanat ottoman, en abolissant l’esclavage et en promouvant l’égalité entre les sujets musulmans, juifs et chrétiens. C’est ainsi qu’à la fin du XIXe, avec les Tanzimats, la Nahda (dans le monde arabe) et même l’embryon du nationalisme arabe laïque, du kémalisme et du bourguibisme sans oublier les expériences indiennes et iraniennes, les portes de l’ijtihad ont failli être ré-ouvertes avec succès par des penseurs réformistes divers issus des milieux tant progressistes que nationalistes. Malheureusement, l’Ijtihad n’a pas été réhabilité et les portes ont été aussitôt refermées sous la double pression du discours anticolonial panislamiste et de la contre-réforme efficace des tenants de l’islam rigoriste dans la péninsule arabique d’où ont éclaté les premières révoltes face aux Tanzimats que l’empire ottoman finissant n’a pas eu le temps de mettre en oeuvre.

En effet, les tenants d’un Islam rigoriste et orthodoxe ont associé les modérés et les réformateurs aux colonisateurs et aux agents du christianisme ou de la franc-maçonnerie, dont le but à peine caché aurait été de diluer l’identité et la religion des peuples colonisés par la promotion d’une pratique inspirée des cultes mœurs occidentaux. L’Islam orthodoxe a donc frappé d’illégitimité toute autre pratique que la sienne en l’accusant d’être un moyen de perpétuation de la domination occidentale, alors que la réforme de l’Islam avait au contraire pour objectif de libérer la religion de son carcan traditionnaliste qui l’empêchait d’épouser la modernité et empêchait les pays arabes notamment de s’opposer pleinement aux pays occidentaux. En effet, les grands réformateurs de l’Islam, les grands promoteurs politiques d’un Islam réformé étaient souvent de grands nationalistes : les Jeunes Turcs et Atatürk en Turquie ; Bourguiba en Tunisie, l’homme de l’indépendance qui a lutté contre les Français ; Michel Aflak, certes chrétien d’Orient, mais qui a fondé le parti Baas, grand parti nationaliste prônant le panarabisme, Abdel Nasser, qui lutta contre les Frères musulmans, etc. Les premiers réformateurs en action ont tous été des nationalistes anti-occidentaux, ou anticolonialistes du moins. Alors que les islamistes entretenaient des rapports douteux vis-à-vis des colonisateurs, à l’image des Frères musulmans avec les Britanniques en Egypte… Mais l’important en géopolitique, ce sont les représentations, et les islamistes ont gagné la bataille des idées et de la légitimité en faisant croire qu’ils sont les seuls artisans possibles de la « seconde décolonisation », c’est-à-dire du processus salvifique de désaliénation et de réindigénisation qui consiste à se réapproprier sa propre civilisation et à se libérer de l’influence de l’Occident honni et « mécréant ». Erdogan a d’ailleurs parlé ces derniers temps de « combat de civilisation » lorsqu’il a achevé l’entreprise néo-ottomane de dékémalisation de la Turquie…

Les islamistes ont donc réussi ce tour de force d’associer les promoteurs de la réforme de l’Islam, ou de sa laïcisation, à des agents de l’Occident. Nous pouvons retrouver cette même logique ici, en France, dans nos banlieues : l’Islam hétérodoxe serait l’Islam « des RG », des « Gaulois », des « fayots », de « l’Etat oppresseur ». Ici comme là-bas, la stratégie de l’islamisme consiste à sortir du champ purement religieux pour frapper d’illégitimité leurs concurrents sur le registre identitaire, politique et psychologique.

Pour répondre à votre question initiale, je pense donc que, si l’islamisme est un produit de l’Islam, l’Islam reste, lui, différent de l’islamisme. Car la pratique de l’Islam est et reste multiple : certes, les islamistes invoquent une orthodoxie et une orthopraxie inspirées des textes saints, mais des intellectuels mutazilites sont encore actifs, tout comme des groupes soufis dans de nombreux pays musulmans, notamment en Asie centrale ; dans les Balkans ou en Afrique, sans oublier les chiites. Des pratiques et pensées frappées d’hétérodoxie ou d’hérésie continuent donc à exister dans le monde musulman, mais elles existent malgré l’islam officiel et non pas grâce à lui, puisque cet islam institutionnel légal en vigueur demeure monopolisé par les obscurantistes des quatre écoles juridiques les plus rigoristes.

 

LNG : Nous pensons que la réponse judiciaire et policière, si elles sont nécessaires ne sont pas suffisantes pour combattre à la fois le terrorisme et l’islamisme, dont la différence est une différence de degré et non de nature. Nous pensons que la lutte doit avant tout passer par un combat contre ce que Finkielkraut appelle la désidentification française et européenne, qui a fait de notre continent une page blanche sur laquelle les nouveaux arrivants sont invités à écrire leur propre histoire, à vivre leur propre culture et qui n’apporte comme seule réponses aux interrogations existentielles et à la crise des valeurs que le matérialisme et le consumérisme.

Cette lutte contre le déconstructivisme passe donc par une réhabilitation de notre histoire nationale, de la culture classique, de l’héritage spirituel et civilisationnel judéo-chrétien. Mais cela est-il suffisant ? Cela doit-il également passer par une discrimination de l’Islam comme le suggère Jean-Louis Harouel pour montrer aux pratiquants que la France n’est pas terre d’Islam au sens propre du terme ? En d’autres termes, faire aujourd’hui ce que Napoléon avait fait vis-à-vis des Juifs, c’est-à-dire tout leur donner en tant qu’individu, mais tout leur refuser en tant que nation ?

ADV : L’habileté des islamistes, je le disais précédemment, consiste à faire accepter un discours théologique obscurantiste par un biais identitaire. Ils savent en effet pertinemment qu’un discours rigoriste et puritain n’aurait que peu de chance d’être accepté tel quel, alors qu’un discours identitaire « paranoïsant » et victimaire, centré sur l’exclusion réelle ou fantasmée de ces jeunes, permet plus facilement l’acceptation par ces individus d’un obscurantisme religieux qui apparait somme toute comme une « solution » à l’exclusion qu’ils éprouvent, d’où le slogan des Frères musulmans : « l’islam est la solution ». Pour retrouver leur « véritable identité », pour trouver des réponses à cette crise existentielle à laquelle le consumérisme et la démocratie libérale n’arrivent pas à répondre, pour lutter contre les inégalités dont ils sont victimes, les islamistes appellent donc les Français musulmans de deuxième ou troisième génération à se « désassimiler », ce que les jihadistes appellent le « désavoeux ».

Et alors que ces musulmans devraient se sentir plus Français que leurs grands-parents qui maniaient le marteau-piqueur et qui ont sué pour s’intégrer socialement, certains vivent en marge de notre société, voire participent au développement d’une contre-société fondée sur un « orgueil » islamique alternatif voire hostile à la société post-coloniale-impie « oppressive ».

Cette contre société est très intéressante à analyser. Edwy Plenel et les autres « idiots utiles de l’islamisme » l’interprètent comme le résultat d’une politique « islamophobe » et « raciste » conduite par l’Etat qui concentrerait à dessein les populations arabo-musulmanes dans les banlieues. Or, si exclusion et inégalités il peut y avoir, l’apartheid ethnico-géographique est au moins autant du fait du processus de désassimilation poussé par les islamistes qui aboutit à une volonté sécessionniste et au repli communautaire de la part de ces populations. Car à force de répétition des leitmotivs anti-islamophobes, à force de « paranoïsation », les islamistes et les entrepreneurs identitaires ont réussi à faire croire que la société française, d’origine judéo-chrétienne et aujourd’hui laïque, que l’Etat lui-même, menaient des politiques d’exclusion et de répression à l’encontre des musulmans de France, d’où l’idée explosive d’un « racisme d’Etat » anti-musulmans véhiculée par les « coupeurs » de langue de gauche et islamistes « institutionnels », qui préparent comme je l’explique dans mon livre le terrain victimaire-narcissique des « coupeurs de têtes » jihadistes en diabolisant les sociétés « infidèles ».

Pour mieux encore analyser cette contre-société, il est utile de se remémorer la situation des immigrés d’origine arabo-musulmane dans les années 1960. Alors que leur situation économique et sociale était bien plus difficile que celle que connaissent actuellement leurs descendants, ils n’avaient aucune revendication identitaire, que ce soit au niveau vestimentaire ou alimentaire ; ils se considéraient comme Français ou comme franco-algérien ou franco-marocain, et le hallal était la dernière de leurs préoccupations même si leur puritanisme et leurs austérité étaient plus islamiques que les comportements consuméristes de nombre de leurs petits-enfants. Aujourd’hui, après des décennies de stratégie d’intimidation et de paranoïsation poursuivie par les pôles de l’islamisme mondial et européens, certains descendants d’immigrés de la 3ème génération ne se considèrent même plus comme Algériens ou Marocains, mais comme « musulmans ». L’appartenance religieuse est donc devenue le premier critère d’auto-identification, ce qui est logique puisque l’islam est à la fois religion et société, mais ce qui est géopolitiquement lourd de conséquence puisque cela signifie que la France n’a pas remplacé les identités d’origine et que l’islam passe avant la République.

Quant au second point que vous abordez, je ne peux qu’y adhérer. Depuis plus de vingt ans, je plaide pour un « patriotisme assimilateur ». Toutes les conclusions de tous les ouvrages que je publie portent sur ce concept. Plus que des droits sociaux ou économiques, nous devons à nos compatriotes musulmans, dont une majorité sont sincèrement Français, de ne pas céder sur nos valeurs et sur notre culture. Car lorsque nous décidons de transiger sur ces valeurs et notre appartenance géo-civilisationnelle, lorsque nous culpabilisons et laissons les islamistes investir les quartiers plutôt que d’imposer nos valeurs et lois sous prétexte de multiculturalisme et de tolérance, nous acceptons d’assigner ces personnes à communauté religieuse, nous acceptons qu’elles soient prises en otage par les islamistes et les entrepreneurs identitaires, et nous capitulons devant la double stratégie d’intimidation des Caïds et des barbus et de leurs complices censeurs islamiquement corrects. Nous favorisons ainsi le processus de « désidentification » poursuivi par les islamistes dans leur stratégie « séparatiste » et conquérante… Je considère par conséquent que le vrai racisme consiste non pas à exiger des musulmans et de l’islam ce que la France a exigé de tous les immigrés catholiques, juifs ou autres qui sont arrivés sur son sol, mais au contraire d’exonérer une religion et ses pôles les plus menaçants de tout effort d’adaptation et ou de remise en cause. Le vrai racisme consiste ainsi à ne pas vouloir pour les fils d’immigrés musulmans arabo-turco-africains le Voltairianisme que nous avons voulu pour nous, cela consiste à ne pas vouloir pour les fils de musulmans ainsi assignés à confessionnalisme la même laïcité que nous avons voulue pour nous et pour les autres fils adoptifs de la France chrétienne et républicaine. L’actuel antiracisme en arrive aujourd’hui à vouloir ériger un statut particulier pour une partie de nos compatriotes (thème des « racisés » et autres « indigènes de la République », alors qu’il a historiquement dénoncé l’exploitation de la différence et les communautarismes séparatistes.

Pour parvenir à ce « patriotisme assimilateur », je pense que nous aurions beaucoup à apprendre de William Schutz, psychologue américain qui a notamment travaillé sur la notion de self-estime, auteur que je cite dans tous mes ouvrages. Au cours de ces enquêtes et expériences, ce dernier a constaté que plus une entité valorisait et glorifiait l’image qu’elle avait d’elle-même et de son identité, plus elle générait de l’admiration et des relations positives avec les autres entités, même fort différentes ou au départ opposées. A contrario, plus une entité assumait une vision dépréciative d’elle-même, plus elle développait l’hostilité des autres entités et avait du mal à communiquer avec elles. Cela signifie que le patriotisme, et non le nationalisme dans son acception exclusive, est aujourd’hui le seul instrument qui puisse permettre une assimilation réussie des populations allochtones. Quelle plus belle preuve de générosité en effet que de proposer à autrui ce que nous avons de plus beau et de plus précieux : à savoir notre culture, nos traditions, notre histoire ? Le patriotisme relève assurément de cette générosité.

Prenons l’exemple de l’Argentine. Les plus patriotes n’y sont pas les descendants d’Espagnols qui ont conquis le pays mais des descendants des immigrés italiens, libanais, syriens, arméniens, allemands, français, etc. Vous ne rencontrerez pas un seul Argentin qui insulte le drapeau car les habitants de ce pays bercés depuis leur plus jeune âge au patriotisme ont été « conditionnés » à aimer leur pays et donc à s’intégrer et même à s’assimiler, ce qui implique de renoncer à une partie de soi, comme le fit l’ex-président argentin Carlos Menem en devenant catholique et en choisissant des prénoms latins pour lui et sa famille. Et ce, en dépit des inégalités socio-économiques et de l’instabilité financière qui sont sans commune mesure avec ce que nous connaissons ici.

Cela signifie que si un Etat transmet l’amour du drapeau, de la patrie, de son histoire et même de sa civilisation, depuis le plus jeune âge, il lutte automatiquement contre la désassimilation qui pousse sur le terreau de la repentance et de la haine de soi et de son passé civilisationnel. D’où ma requête d’une « politique de civilisation ».

 

LNG : Votre conclusion sur l’apprentissage de l’amour du pays est une transition parfaite pour la question suivante. Emmanuel Macron a récemment répété que pour répondre au défi de l’islamisme, plus d’école et plus de laïcité étaient nécessaires. Or de nombreux rapports, dont le dernier en date, celui de Gilles Clavreul, témoignent des difficultés dans de nombreuses écoles à enseigner des passages de l’histoire, de la philosophie, des sciences humaines car elles heurtent les consciences des jeunes musulmans.

Malika Sorel-Sutter, si elle milite pour une école refondée, met en garde contre l’influence du milieu familial, social et urbain immédiat de ces jeunes élèves qui contredit en privé ce qui est enseigné. Sans même parler des instituts de formation des professeurs qui sont les premiers contempteurs de notre culture nationale. Comment dans ce cas-là faire de l’Ecole la base de la reconquête culturelle ?

ADV : En temps de crise, il est nécessaire de hiérarchiser les priorités. Les moyens que nous consacrons à notre très généreux système de protection sociale et de gestion de l’immigration, au traitement social du chômage, ce sont autant de moyens en moins pour la sécurité et l’Ecole. Un meilleur rééquilibrage dans les dépenses publiques pourrait sans aucun doute permettre un meilleur suivi des personnes radicalisées et une meilleure prévention de cette radicalisation par le biais de l’école. L’extension de l’Etat Providence s’est fait au détriment de l’Etat régalien : il est temps de refaire le chemin inverse. D’autant qu’avec une population deux fois plus importante que les Etats-Unis, l’Europe consacre trois fois moins d’argent à sa défense.

Un nécessaire rééquilibrage budgétaire en faveur des intérets nationaux et des citoyens français aboutirait logiquement à une revalorisation salariale des professeurs qui officient dans les quartiers difficiles, dont la rétribution est indigne au regard de la difficulté de la tâche, ainsi qu’à une meilleure sélection des enseignants, les faibles salaires étant un frein réel pour de nombreux individus talentueux ayant pourtant la vocation d’enseigner.

Cela permettrait également de consacrer des budgets dédiés à la restauration de l’ordre dans les établissements et quartiers très difficiles. Dans nombre d’établissements de zones de non-droit, des petits caïds empêchent littéralement les classes d’avoir lieu et prennent en otage tous leurs camarades. Dans ces écoles, lycées ou collèges, ces mêmes caïds ne sont plus impressionnés par leurs professeurs, les conseils de classe et les exclusions temporaires. Ils ne comprennent que les rapports de force et l’intimidation qu’ils manient parfaitement. Aussi devrait-il être envisagé pour ces établissements la possibilité de s’adjoindre les services de « vigiles » permanents et réellement dissuasifs afin d’intimider les intimidateurs et de mettre fin à ce qui me semble être le plus grand scandale pour la République, à savoir l’abandon à des voyous du temple de l’apprentissage et de la construction de la raison critique qu’est l’Ecole. Même Ségolène Royal en son temps avait affirmé envisager d’envoyer des policiers dans certaines écoles si la situation le nécessitait.

Une fois l’ordre restauré dans ces établissements, il sera alors possible d’envisager la réforme des programmes scolaires et des méthodes d’enseignement pour rompre avec le pédagogisme, puis le retour de l’uniforme, le chant de l’hymne national le matin, l’apprentissage d’une morale civique, etc. Emmanuel Macron y a d’ailleurs fait allusion, comme François Hollande et Nicolas Sarkozy avant lui, qui se sont finalement couchés devant les forces de la repentance et les Ligues de vertus anti-nationales abreuvés de marxisme révolutionnaire et anti-occidental. Je le répète, le véritable racisme consiste à accepter que le calme règne à Stanislas et Henri IV quand la violence et les intimidations l’emportent dans les collèges difficiles des « banlieues de l’islam ».

LNG : Les officines de l’islamisme sont en train de gagner le combat sémantique. Ils ont réussi, bien aidés par les islamo-gauchistes et les idiots utiles (Médiapart et Libération en tête) à faire coïncider l’Islam comme spiritualité et l’islamisme comme considération politique, les musulmans et les islamistes, critique de l’Islam à l’islamophobie. A tel point que ceux qui veulent défendre les musulmans de bonne foi en arrivent parfois à défendre les islamistes.

Est-il donc devenu nécessaire de mettre en avant dans ce combat, les intellectuels et les personnes de la société civile qui sont d’origine arabo-musulmane, à l’image de Mohamed Louizi, Boualem Sansal, Mohamed Sifaoui, Amine el Khatmi, etc. afin de regagner le combat sémantique, préliminaire au combat culturel ? Ce serait certes une sorte d’essentialisation du débat public mais la situation ne l’exige-t-elle pas ?

ADV : C’est très intéressant. Face aux forces de la délégitimation du fait national et face aux forces de l’intimidation (qui ne sont pas uniquement les « coupeurs de têtes » jihadistes mais également les « coupeurs de langues » islamiquement corrects décrits dans mon livre), lesquelles tentent de discréditer tout discours universaliste, toute critique rationnelle de l’Islam, il peut être en effet tentant de mettre en avant des Français d’origine arabo-musulmane. Il serait en effet assez difficile pour un Edwy Plenel ou un Pascal Boniface de suspecter une Malika Sorel ou un Boualem Sansal de « racisme » anti-musulman comme ils le font face à un gaullois laïcard ou un « sioniste » accusés « d’islamophobie ». Face à eux, qui ont connu ou ont combattu l’emprise de l’islamisme dans les pays arabes, en l’occurrence l’Algérie, il serait très difficile pour ces forces d’utiliser l’islamiquement correct et l’islamophobie pour rétablir le délit de blasphème.

Finalement, le combat que nous menons n’est ni un combat entre l’Orient et l’Occident, ni entre « Français de souche » et immigrés extra-européens, c’est un combat entre les forces de l’obscurantisme et celles du vivre-ensemble. Cette lutte a dimension inter-civilisationnelle, mais également une dimension intra-civilisationnelle, car elle concerne les musulmans eux-mêmes. Et nous devons voir que ceux qui combattent ce séparatisme religieux sont souvent des musulmans : ceux que vous citiez dans votre énoncé, mais également Kamel Daoud, qui a affirmé que Daech avait un père, la guerre en Irak, et une mère, l’Arabie Saoudite ; Rachid Boudjedra, qui a le premier parlé du « fascisme islamique », bien avant G. W Bush ou Manuel Valls, etc. Ces personnes sont les premières à avoir démasqué le double discours islamiste : derrière la façade progressiste d’une vulgate inspirée de nos catégories de pensée occidentale, comme le « droit à la différence », le respect des « minorités », la « tolérance religieuse », « l’antiracisme », se cache en effet trop souvent un projet totalitaire néo-raciste, impérialiste et théocratique qui projette de soumettre tous les pays musulmans, puis de détruire la civilisation occidentale et à terme de conquérir l’Humanité toute entière.

Mettre en avant des personnalités exemplaires peut même avoir des effets positifs en termes de psychologie collective. L’être humain étant un être social et mimétique, l’exemplarité est fondamentale en ce qu’elle promeut un modèle à suivre et un exemple à imiter. Mettre en avant des intellectuels d’origine arabo-musulmane, lettrés, intégrés, patriotes d’un côté et pratiquants et fiers de leurs origines de l’autre côté, ce serait le meilleur service que l’on pourrait rendre à nos compatriotes qui se cherchent. Nous avons pendant des années laissé Tariq Ramadan être ce modèle et répandre son venin antisémite et antirépublicain. Peut-être serait-il temps de promouvoir d’autres intellectuels…

Il est cependant important que certaines de ces figures à mettre en avant soient des croyants et des pratiquants, et non plus que des athées. Rien ne serait plus contre-productif que de laisser croire aux musulmans que le prix à payer de leur assimilation serait l’abandon de leur foi. Et c’est en cela que je trouve quelque peu regrettable le combat de Caroline Fourest et du Printemps Républicain par exemple qui ne laissent le choix qu’entre l’islamisme et l’athéisme. Le monde musulman est fondamentalement croyant. L’athéisme et la sécularisation sont des phénomènes qu’il ne connait quasiment pas. C’est la raison pour laquelle nous devons aider les religieux qui proposent aux musulmans un autre Islam, un Islam des Lumières, comme le définissait Malek Chebel. Pourquoi la France n’accueillerait elle pas plutôt les imams mutazilites excommuniés par l’Université sunnite du Caire Al-Azhar pour leur opposition à la pratique religieuse orthodoxe, plutôt que les imams envoyés par la Turquie, l’Arabie Saoudite, les Frères musulmans ou le Maroc pour se disputer l’influence sur les musulmans de France ? Pourquoi n’accueillerait-elle pas aussi des soufis ou des imams « républicains » français patriotes ? Ces imams mutazilites, ou soufis ou réformés auraient pour mission de favoriser une privatisation de la foi à la lumière d’une interprétation du Coran au bénéfice des sourates spirituelles mecquoises et au détriment des sourates politico-guerrières dites médinoises.

Au lieu de cela, nous avons donné asile aux salafistes et aux Frères musulmans qui étaient chassés de leurs pays par les régimes autoritaires sécularisés qui avaient, eux, bien compris le danger.

LNG : Que ferait Alexandre Del Valle à la tête d’un super Ministère de la Sécurité Intérieure et de l’Identité nationale,  assuré du soutien du Président de la République et des deux chambres ? Tant pour lutter contre le terrorisme et sa cinquième colonne que pour combattre les « pôles subversifs » de cette idéologie en France ?

ADV : L’urgence selon moi serait de construire une dizaine de nouvelles prisons, en séparant géographiquement les délinquants de droit commun et les détenus radicalisés, qui seraient traités avec l’aide d’imams spécialisés qui déconstruisent l’idéologie qui est la leur. On ne peut pas croire un seul instant qu’il soit possible de déradicaliser une personne en lui parlant laïcité et « amour du prochain » au nom d’un « islam à l’eau de rose » introuvable. Il est nécessaire de s’inspirer de ce que font notamment les Algériens ou les Autrichiens.

Ensuite, doubler le budget alloué à la surveillance des individus radicalisés, dont les noms figurent sur le fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT). Aujourd’hui, nous n’allouons pas assez de moyens pour suivre la totalité des personnes recensées sur ce fichier. Le terroriste de Trèbes avait cessé d’être suivi parce que les services de renseignement ont jugé que les moyens humains disponibles devaient être utilisés pour suivre d’autres individus qui présentaient un niveau de dangerosité plus important. Par ailleurs, les prisons sont pleines et les juges décident de libérer trop souvent des personnes dangereuses ou de ne plus mettre sur écoute et surveillance d’autres. Les services de police doivent obéir. Tout cela parce que les gouvernements successifs ont considéré que le suivi de ces individus n’était pas une priorité politique et financière.

Le suivi de ces personnes, s‘il est essentiel, ne doit pas non plus occulter la nécessité de développer une police de proximité en s’inspirant de ce que fait le Maroc en matière de surveillance de la population et d’intelligence humaine pour prévenir les attentats. Avec une intelligence de proximité, pas forcément policière, qui détecterait et analyserait les signaux faibles, nous aurions la possibilité de prévenir très en amont tout passage à l’acte.

Enfin, nous devrions nous inspirer de ce qu’a fait l’Autriche – qui, en 2015, donc avant l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, a interdit le financement des lieux de culte par des puissances étrangères –  pour bâtir un véritable islam de France. La France a mis au pas le Judaïsme et le Catholicisme à des époques différentes, afin que leurs offices et enseignements se conforment aux lois en vigueur en France. Et pourtant, le Judaïsme était également considéré comme une religion politique, avec de nombreux éléments de prescriptions juridico-sociales contenus dans la halakha. Pourquoi ne pas s’inspirer de cet aggiornamento hébraïque et de la constitution d’un consistoire qui pour bâtir un Islam consistorial ? Depuis, avant chaque prière dans les synagogues, le rabbin commence par la prière pour la République française.

Il me semble que ces mesures seraient à même d’apporter une réponse forte à la radicalisation et à l’islamisme. Il va sans dire qu’elles doivent également être accompagnées d’une maitrise parfaite des flux migratoires et d’un renvoi dans leur pays d’origine des personnes qui n’ont pas leur place chez nous. Pour cela, nul besoin de nouvelles lois. Un simple respect et une simple application de notre arsenal, très complet, suffisent. Mais pour cela, il faut s’opposer aux lobbies minoritaristes et droits-de-l’hommistes, dont le combat porte bien plus sur la notion même de frontières et de Nation (qu’ils veulent délégitimer) que sur le bien-être des immigrés. Le combat pour l’application de nos lois passe donc par le combat contre le politiquement correct.

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  1. C’est bien , c’est juste, c’est vrai… bravo ! Mais tellement indigeste que cela n’aura de sens que pour les gens déjà convaincus. Et encore…
    Il est nécessaire de faire un synthèse qui soit lisible, donc « métabolisable » par monsieur tout le monde.
    Avoir raison n’est pas suffisant.
    Les cimetières sont pleins de gens qui se sont contentés d’avoir raison!

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