Publié dans Causeur le 14 septembre 2020

Philippe Monguillot, chauffeur de bus assassiné pour avoir demandé à quelques usagers de composter leur titre de transport et de porter leur masque de protection ; Axelle Dorier, trainée sur plus de 800 mètres à Lyon pour avoir protesté après que les passagers d’une voiture aient percuté un chien ; Mélanie Lemée, gendarmé fauchée par un conducteur lors d’un contrôle routier. Trois histoires qui ont défrayé la chronique.

Et que dire des autres faits divers qui depuis s’enchainent et ont trouvé un écho relatif dans quelques médias qui considèrent que le coronavirus n’est pas l’alpha et l’oméga de l’information. Thomas, poignardé par un détenu à peine sorti de prison en Seine-Saint-Denis ; Augustin, jeune homme tabassé à Lyon pour avoir défendu deux jeunes filles ; Nicolas, père de famille à Brest roué de coups pour avoir demandé le silence à quelques jeunes alors que la nuit tombait ; Luane et Claire, frappées à Strasbourg pour avoir refusé de donner leur numéro. Et ces maires de Gironde ou de la Manche agressés dans l’exercice de leur fonction, ces conducteurs de bus ou de tram violentés à Dijon ou à Dugny, ces policiers pris à partie quotidiennement. Et récemment, ce couple et leurs deux enfants brutalisés par un automobiliste mal garé dans les rues de Saint-Denis. 

Et alors que la colère monte contre cet ensauvagement de la société, le gouvernement pérore sur la pertinence des termes, les éditorialistes dissertent sur l’origine politique du mot, les politiques brandissent ces faits divers comme des totems ou les enterrent comme des tabous. Un « kamasutra  de l’ensauvagement » fustigé à juste titre par le Président de la République lui-même qui a appelé ses Ministres de l’Intérieur et de la Justice à davantage s’occuper du réel. Emmanuel Macron aurait-il compris, après trois ans et demi de mandat, que la force régalienne était au moins aussi importante que la bonne santé économique du pays ? Ou y a-t-il été amené par l’Ifop qui montre que 70% des Français trouvent justifié le terme d’ « ensauvagement » pour qualifier l’évolution de la délinquance et de la violence en France, avec des taux d’adhésion dépassant les 80% chez les sympathisants du parti présidentiel, de droite et d’extrême-droite. Un chiffre qui n’est pas sans rappeler le soutien à la dénonciation des « sauvageons », chère à Jean-Pierre Chevènement qui avait utilisé l’expression en… 1999.

En parallèle de cette orgie sémantique gouvernementale, nous assistons depuis peu au traditionnel ballet d’évitement des sociologues et éditorialistes progressistes dès lors que le débat gravite autour de la sécurité ou de l’immigration. Et à chaque fois, la même ritournelle : les études statistiques crédibles montrent que la délinquance stagne ou diminue depuis trente ans, les études démontrant le contraire doivent être prises avec circonspection tant les biais statistiques, les ruptures méthodologiques et les changements de protocoles sont nombreux, etc.

A grands coups de courbes et de graphiques démontrant la stagnation ou la légère baisse sur les quinze à vingt dernières années des homicides, cambriolages, vols et tentatives de vol, menaces et injures, les sociologues et spécialistes à la sauce « Laurent Mucchielli » dénoncent l’idée reçue d’une société de plus en plus violente.

C’est n’avoir rien compris à ce que disent les Français. Ou c’est ne rien vouloir comprendre.

L’ensauvagement qui concentre toutes les angoisses ne concerne aucunement les vols de scooters, les cambriolages ou même les homicides – environ 850 par an et par définition extrêmement rares. Pour regrettables et traumatisants qu’ils soient, ces actes constituent des comportements déviants inhérents à toute communauté politique constituée et que la sociologie, que ce soit à travers les approches déterministes, les théories interactionnistes ou les courants individualistes, a cherché à expliquer. Non, la nature de cet ensauvagement doit être appréciée au regard de la nature du « sauvage ». Contrairement au barbare qui pour les Grecs désignait ce qui n’était pas eux, qui provenait d’une communauté politique différente, le sauvage ne provient d’aucune communauté politique. Il est un être « pré-politique » qui évolue dans un état de nature caractérisé par la guerre de tous contre tous, dans lequel la violence n’a pas cessé d’être une catégorie d’action politique pour devenir un instrument rhétorique, dans lequel la violence n’est plus cantonnée aux enceintes de délibération de la sphère politique mais imprègne l’espace social et les relations interpersonnelles. Cet être pré-politique n’a ainsi pas encore transféré la violence à une autorité chargée de l’assumer en toute légalité et légitimité afin d’assurer la coexistence pacifique de tous. Pour le sauvage, la violence est et demeure le premier mode d’expression individuelle et de règlement des conflits personnels.

De fait l’appréciation de l’ensauvagement de la société française passe nécessairement par une segmentation des différentes catégories recensant les actes délictueux et criminels dans les différents documents officiels faisant état de la délinquance. En effet, les catégories pertinentes sont celles qui témoignent, non pas de comportements déviants inhérents à toute société mais de la prépondérance de la violence comme mode de résolution des conflits et d’expression individuelle, à savoir les « Coups et blessures volontaires (sur personnes de 15 ans ou plus) » et les « Violences sexuelles ».

Et les statistiques, qu’elles proviennent de la Base des crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie que le SSMSI publie chaque année et qui sont des données sur la délinquance constatée ou des enquêtes « cadre de vie et sécurité » menées par l’ONDRP et qui se veut un panorama de la violence réelle, montrent pour ces catégories une nette progression de la violence.

Ainsi pour les coups et blessures, 260 500 faits ont été enregistrés par le SSMSI en 2019, soit une hausse de 8% par rapport à 2018 (4% si l’on excepte les violences intrafamiliales). Pour rappel, ce chiffre n’était « que » de 200 000 environ en 2009. Et si le SSMSI précise en effet que « depuis mars 2015, les forces de l’ordre enregistrent systématiquement dans leurs données les victimes même si elles ne portent pas formellement plainte, à partir du moment où l’atteinte est jugée suffisamment grave pour que l’administration judiciaire soit saisie », cela ne saurait cacher que la hausse de tels actes est continue depuis 2012 (+0.5% entre 2012 et 2013, +2% entre 2013-2014 et 2014-2015, +1% entre 2015 et 2016, +4% entre 2016 et 2017, +8% entre 2017 et 2018).

Cette hausse des coups et blessures est confirmée par la dernière enquête CVS. En effet, les violences physiques hors ménage au moment des faits font partie des deux seules victimations en hausse. Si les chiffres pour 2019 ne sont pas encore disponibles, il est à parier qu’ils suivent la hausse là également enregistrée depuis plusieurs années : en 2018, 693 000 personnes affirmaient avoir été victime de violences physiques, soit 6.5% de plus qu’en 2017 et 13% de plus qu’en 2016. 

Si les violences sexuelles (viols, agressions, harcèlement, etc.) suivent également cette tendance, force est de constater une certaine contradiction entre les données enregistrées par le SSMSI et les enquêtes CVS. En effet, si le Ministère de l’Intérieur enregistre une croissance annuelle moyenne des actes de violences sexuelles entre 2014 et 2019 de 12.5%, les résultats des enquêtes CVS ont tendance à nuancer cette croissance. En effet, si le nombre de victimes de violences sexuelles est passé de 105 000 en 2013 à 265 000 en 2017, force est de constater une baisse notable entre 2017 et 2018 puisque le chiffre descend à 185 000. Sans doute cela est-il corrélé à la libération de la parole, à une plus grande propension à porter plainte, à un durcissement législatif en la matière ainsi qu’à une certaine prise de conscience générale sur le sujet.

Un dernier chiffre valide la réalité de cet ensauvagement de la société française : celui des violences envers les représentants de l’Etat. Selon les derniers résultats de l’étude annuelle de l’ONDRP, un peu plus de vingt mille policiers et gendarmes ont été blessés en 2018, soit le niveau le plus élevé depuis 2009 ! Parmi eux, un peu moins de la moitié l’ont été en mission, lors d’une participation à une opération de maintien de l’ordre, de sécurité publique ou d’investigation, et plusieurs centaines ont été blessés après usage d’arme à feu. Quant aux pompiers, les agressions, toujours selon l’ONDRP, ont augmenté de 21 % en 2018 par rapport à l’année précédente et de plus de 200 % en dix ans. À Marseille et dans l’agglomération parisienne, l’augmentation en 2018 était respectivement de 18 et de 48 %.

Plus que les autres, ces chiffres témoignent d’une tendance au rejet de la séparation entre violence légitime et illégitime, pourtant au cœur de la distinction entre l’être politique, et donc civilisé, et le sauvage.