Publié dans Causeur le 12 juin 2020

Alors qu’elle est à peine sortie de la crise sanitaire, les émeutes raciales américaines sont en passe de gagner une France dominée par l’ordre diversitaire. Quelques rares voix politiques comme François-Xavier Bellamy, Bruno Retailleau et Marion Maréchal, continuent de porter haut le message républicain, et refusent de mettre un genou à terre.

D’ici quelques semaines, la France sera définitivement sortie du confinement. L’ouverture des restaurants sonnera comme la fin de la parenthèse enchantée que furent ces deux mois où la vie parut comme suspendue.

Au milieu du décombre macabre qui chaque soir venait rythmer nos existences, nous avons pu passer du temps avec nos proches, lire ou relire ces vieux classiques qui reposaient sous la poussière de nos bibliothèques, nous livrer à toutes sortes d’occupations dont nous avons été trop longtemps privés par les exigences de la vie professionnelle, familiale et sociale, nous émerveiller de l’impact positif de cette vie humaine suspendue sur l’environnement et la biodiversité.

Nous nous sommes pris collectivement à imaginer un avenir meilleur, fait d’une cohabitation harmonieuse entre l’homme et la nature et, surtout, d’une meilleure compréhension entre ces hommes, mue par la réinvention de solidarités traditionnelles et la prise de conscience de l’importance des communautés naturelles, la famille et la nation en tête.

Las, le déconfinement n’est pas encore terminé que nous constatons que le « monde d’après » que nous avons fantasmé ressemble étrangement au « monde d’avant ». En pire.

La mort tragique de George Floyd a fait le tour du monde et a provoqué, en Occident, un émoi bien légitime. Mais alors qu’elle n’aurait dû être que l’opportunité pour les Américains d’interroger leur histoire et leur identité collective, cette affaire a été l’occasion d’importer des débats, des questions et des analyses dans de nombreux pays dont la tradition, l’organisation sociale et l’histoire sont antithétiques de celles des Etats-Unis. Et au premier rang desquels la France.

La contrition grotesque de l’Occident

Signe de la puissance culturelle des Etats-Unis, ou de notre état d’assujettissement mental, nous avons constaté ces derniers jours à quel point l’idéologie décoloniale était installée, ou en passe de l’être, dans notre pays. En l’espace de quelques jours, nous avons vu des militants « associatifs » et « antiracistes » embrayer sur ce drame pour diffuser ici leur idéologie délétère, dans les rues ou sur les plateaux de télévision, à l’image de figures comme Rokhaya Diallo ou de structures comme le Comité Adama ou la LDNA, immédiatement suivis par quelques artistes de seconde zone qui s’associent à toutes les luttes, sans nécessairement les comprendre mais pourvu qu’elles soignent leur conscience de gauche, des sportifs s’étonnant du silence de leurs pairs, des universitaires disqualifiés depuis bien longtemps par un parti pris idéologique et des politiques se livrant à quelques génuflexions pathétiques et marques de contrition expiatoires, par conviction, intérêt électoral bien compris ou par lâcheté coutumière. Nous en avons vu d’autres, à l’inverse, tomber dans le piège grossier qui leur était tendu, à l’image de Julien Odoul et quelques autres excités.

Et à côté de cette litanie décérébrée, François-Xavier Bellamy, Bruno Retailleau et depuis jeudi Marion Maréchal. L’un par un court message sur les réseaux sociaux, l’autre en séance au Sénat et la dernière dans une vidéo prise depuis chez elle dont elle a ensuite fait l’exégèse sur un plateau de télévision, tous ont compris que le décolonialisme n’était fondamentalement qu’un antihumanisme.

A la différence de tous les autres, ces trois personnalités ont décortiqué le corpus et les racines intellectuelles du décolonialisme pour en cueillir la vision de l’Homme qu’il renferme et les conséquences concrètes qui ne manqueront pas d’advenir en termes d’organisation sociale.

Car selon ses tenants, si la période coloniale est effectivement terminée, notre monde global et nos sociétés respectives demeureraient structurées par les représentations symboliques de Soi et de l’Autre, les connaissances et les traditions occidentales, qui maintiendraient les nations et peuples anciennement colonisés dans un état d’asservissement économique, culturel et identitaire perpétuel. Cette superstructure aboutirait en Occident, selon Gilles Clavreul, à une « infériorisation des populations des anciennes colonies ou des descendants d’esclaves : Noirs aux États-Unis, Maghrébins et Africains en France, etc. [qui ne serait] en rien un dysfonctionnement ou un inaboutissement des idéaux démocratiques et égalitaires – car ceux-ci ne sont en définitive que l’ultime supercherie destinée à rendre acceptable la domination occidentale – mais bien un système global ».

Bunkerisation des esprits… et des communautés

Le monde que cette idéologie nous propose est celui d’une guerre de tous contre tous. Non pas entre les hommes mais entre les communautés. Car dans ce monde, l’espace social est recomposé en communautés distinctes dont les membres sont liés les uns aux autres par un unique déterminant identitaire, à savoir la couleur de peau. Dans ce monde, l’individu s’efface pour n’être qu’un échantillon de sa communauté, qu’une couleur de peau. Et l’on attend de lui qu’il ne se comporte qu’en fonction des standards édictés par ceux qui auront remporté la bataille pour la qualification de leur communauté. Tout choix contraire ou toute nuance sera considéré comme un acte de sédition et de trahison. Qu’on se le dise, on n’échappe pas à sa couleur de peau, ni soi ni ses descendants. Et ceux qui fantasment une convergence des luttes feraient bien de se rappeler ce principe essentiel.

Dans ce monde, les communautés se bunkerisent. Elles se font face et s’invectivent. Ou plus précisément, les communautés « racisées » (encore un concept de la novlangue antiraciste) se défient de celle « non-racisée », accusée de recéler en elle une part de bestialité, de dangerosité ontologique. Le « non-racisé » se retrouve privé d’une partie de son humanité du fait de sa condition intrinsèque de prédateur qui pourrait resurgir si l’on n’y prend pas garde. Cette bunkerisation, d’abord morale, deviendra physique. Cela a d’ailleurs déjà commencé avec les nombreux camps d’été, débats, festivals ou projections cinématographiques d’un côté et le projet sécessionniste à l’œuvre dans les banlieues qui, sous prétexte de la précarité et des discriminations, chasse jour après jour l’Etat et ses représentations de ces territoires. Un miroir inversé de l’anxiété des Afrikaners d’être engloutis par les peuples noirs environnants qui les a poussés à mettre en place une politique de « développement séparé ».

Dans ce monde, la République n’est qu’un souvenir. La République. Ce mot tellement utilisé mais si peu compris que l’on en vient à l’associer à tout et n’importe quoi : aux impôts, à l’assurance sociale, aux terrasses des cafés et même aux doubles rations de frites. La République n’est ni un régime politique, ni une organisation des pouvoirs et encore moins un événement historique. La République, c’est un récit qui amène chacun à voir en l’autre un semblable, en dépit de son origine ethnique, sa confession, son sexe. Et ce récit n’est pas exclusif, chacun y a sa place, d’où qu’il vienne, pourvu qu’il fasse sienne l’histoire du pays dans lequel il arrive, qu’il en apprenne la culture et les codes, qu’il les aime sincèrement. Il ne s’agit pas de se renier, ou d’oublier son pays d’origine, ses souvenirs, les membres de sa famille restés derrière lui, mais de faire de la place en son cœur pour ce legs de souvenirs qu’il n’a pas a priori et pour le destin d’une communauté dont il était jusqu’alors étranger.

Le consensus progressiste et diversitaire

La France ne devient plus qu’un livre décevant, sans continuité ni intérêt, dans lequel chaque communauté écrit de manière exclusive son propre chapitre et se permet de relire celui du « peuple fondateur », effaçant les traces de tel grand homme, de tel ouvrage, de telle période sous prétexte qu’ils exerceraient une violence insoutenable pour les minorités, qu’ils rappelleraient des souffrances passées ou encore qu’ils empêcheraient par leur souvenir le reconditionnement mental qui rendrait cette communauté parmi les autres compatible avec le Consensus progressiste et diversitaire. Ce même peuple fondateur qui sera « invité » à expier les fautes de ses ancêtres et à avouer celles qu’il a commises, à courber la tête et mettre un genou à terre. Et à force d’épurer ce chapitre, il finira par disparaitre du livre.

Voilà le constat que ces trois personnalités (François-Xavier Bellamy, Bruno Retailleau et Marion Maréchal NDLR) ont osé faire en refusant les injonctions au slogan facile et à la pause subversive. Quel discours plus républicain avons-nous entendu depuis le début de cette affaire ?

Ce refus de poser un genou à terre nous rappelle que le monde qui vient n’est pas inévitable et qu’il mérite que l’on se batte contre lui.

Rappelons sans arrêt l’héritage de la civilisation gréco-romaine, de la Renaissance, des Lumières, de l’idéal républicain du XIXe siècle.

Marxisme d’un nouveau genre

Rappelons que la France a accueilli en l’espace d’un demi-siècle des millions d’étrangers, et que personne, en raison de sa couleur de peau ou de sa confession, n’est privé de droits civils et politiques, de scolarité, de soins, de sécurité sociale, de services publics, de logement. D’autres pays n’ont pas notre générosité.

Rappelons à quel point importer le décolonialisme relève de la pire supercherie intellectuelle. Elaborée dans les universités américaines dans les années 1970 et 1980, l’idéologie décoloniale est une réinterprétation par des universitaires d’un pays dont l’organisation sociale est historiquement multiethnique et où la notion de race est une catégorie servant à analyser les rapports sociaux, des théories des intellectuels français comme Derrida, Foucault, Deleuze, Baudrillard ou Althusser, dont l’objectif était de sauver le marxisme des expériences soviétique et maoïste.

Rappelons enfin que, contrairement à la France, les Etats-Unis sont une société fondamentalement construite sur un paradigme de domination : domination des Catholiques sur les Protestants dans certains pays européens qui a poussé certains d’entre eux à partir pour le nouveau monde, domination des Protestants sur les Puritains (les futurs Pilgrim fathers) dans d’autres pays européens qui a poussé les seconds à s’exiler de même, domination des anglophones sur les autres ethnies linguistiques, domination des Blancs sur les Amérindiens puis sur les Noirs, domination des Etats du Nord sur ceux du Sud.