Monsieur le Député,

Il y a quatre jours, à votre appel, ou avec votre soutien, du moins votre bénédiction, près de 80 migrants ont envahi la basilique Saint-Denis, dernière demeure des rois de France dont les dépouilles, sans doute l’ignorez-vous, furent retrouvées et ramenées en ce lieu en janvier 1817 par Louis XVIII. Ces migrants, emmenés par des associations et autres collectifs de votre entourage, n’ont donc pas seulement investi un lieu de culte comme vous l’affirmiez, ils ont également profané un cimetière.

Quelles que soient vos convictions politiques, la mort impose le respect, elle impose de ne pas transformer le lieu du repos éternel en forum ou lieu de débat. Ce respect, vous l’avez bafoué.

Pour justifier votre action, vous vous êtes retranché derrière le sacro-saint droit d’asile que confère  l’Eglise à tous les nécessiteux. Bien qu’il soit étonnant de constater qu’un homme si attaché à la loi de 1905, à la distinction entre autorité spirituelle et pouvoir temporel, puisse par cette référence (re)faire des églises des lieux où la loi, républicaine en l’occurrence, doit s’effacer devant les principes religieux, votre méconnaissance de ce même droit d’asile que vous glorifiez est encore plus frappante.

Vous avez considéré que la basilique, et à travers elle l’Eglise, accordait de fait une protection totale contre les ingérences extérieures. Ce fut votre première erreur.

Avant le Ve siècle de notre ère, le droit d’asile n’était entendu que comme une intercession des clercs auprès du pouvoir politique afin de préserver les plus démunis de l’impôt, les coupables du châtiment, les innocents de l’ « erreur judiciaire », et cela sans garantie de succès. Ce n’est qu’avec le code Théodosien édicté dans la première moitié du Ve siècle que le pouvoir politique légifère et accepte que des individus puissent trouver refuge dans les églises chrétiennes, en dehors des esclaves, qui n’avaient pas d’identité juridique, et de ceux qui refusaient de payer l’impôt. Si le pouvoir séculier reconnait ainsi l’existence de ce droit d’asile, il en limite immédiatement la portée. Ces limites fixées par le pouvoir politique n’ont cessé de croître avec les siècles, à l’image de la décision de Charlemagne, dans les premières années du IXe siècle, de n’accorder le droit d’asile qu’aux innocents et aux individus en attente de procès. Les individus reconnus coupables de crime, quant à eux, devaient être livrés à la justice royale. Cette tension entre la charité chrétienne et l’exigence de justice séculière aboutira à la légalisation du procédé d’ « extraction préalable » par l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, qui videra de son contenu le droit d’asile. La disparition de la mention « droit d’asile » du code de droit canon en 1983 ne fut que la régularisation d’un état de fait vieux de 450 ans.

Vous avez ensuite considéré que la charité chrétienne légitimait en tout temps et en tout lieu l’ouverture des portes aux étrangers. Ce fut votre seconde erreur.

En parallèle de la limitation du droit d’asile par le pouvoir séculier et par l’extension du droit romain puis du droit royal, les Pères de l’Eglise ont eux-mêmes fixé des limites à ce droit d’asile. Il n’est pas nécessaire de revenir sur la séparation du pouvoir temporel et spirituel inscrite dans les textes chrétiens, sur l’équilibre entre la charité et l’amour de son prochain contenu dans le Nouveau Testament et la justice et l’inflexibilité contenu dans l’Ancien Testament, sur la mise au ban par l’Eglise de sectes chrétiennes qui faisaient de l’amour le seul fondement des sociétés, etc. Il semble cependant nécessaire de revenir sur la notion de charité sur laquelle vous vous reposez. Au Ve siècle, à Carthage, Saint Augustin est témoin des abus du droit d’asile naissant. Il décide donc d’aborder ce thème lors d’un concile régional. Pour lui, l’honneur de l’Eglise imposait qu’elle ne « serve pas de refuge à des impies qui utiliseraient les lieux saints à des fins sacrilèges ». Il fera ainsi partie des évêques qui établiront une réglementation destinée à limiter les conditions d’accès au refuge dans les églises : en 427, il est ainsi décidé que la dignité de l’Eglise doit l’emporter sur une charité mal ordonnée et que le respect de la religion doit primer sur toute autre considération. Autrement dit, l’asile ne doit pas perturber la liturgie et la communion des fidèles avec Dieu. Considérant que votre manifestation a amené des débordements, la fermeture de la basilique et a annulé la messe qui était prévue dans la soirée, il n’est pas interdit de penser que Saint Augustin n’aurait pas partagé votre avis.

Ce même Saint Augustin dont vous devriez relire, ou lire, La cité de Dieu. Cela vous éclairerait sur votre rapport à l’autre, à l’ouvrier d’hier, au migrant d’aujourd’hui. Dans cet ouvrage, Saint Augustin distingue d’un côté l’amour porté à autrui et qui est en réalité porté à Dieu, l’amour qui donne la primauté à Dieu, et de l’autre celui qui s’aime d’abord soi-même tandis qu’il n’aime autrui que pour les avantages et l’intérêt qu’il en tire. La première forme d’amour, Augustin l’appelle amor ou caritas ou dilectio. La seconde, il l’appelle cupiditas ou concupiscentia ou libido.

Charles Maurras était peut être un antirépublicain, il avait peut être compromis son immense talent littéraire par ses activités politiques, mais lui avait-il au moins lu Saint Augustin.

En amenant ces pauvres hères qui ont traversé la Méditerranée au péril de leur vie, laissant derrière eux leur terre et leur famille, dans cette basilique, vous les avez manipulés à des fins politiques, vous les avez utilisés afin de dénoncer une loi qui vous déplait, vous n’avez, enfin, pas fait preuve de charité. Vous ne voyez en eux que la dernière bouée de sauvetage qui vous éviterait un naufrage idéologique complet, un nouveau prolétariat de substitution, une nouvelle manière de pérenniser un magistère moral qui ne fait plus illusion. Ces quelques dizaines de malheureux vous ont permis de mettre des énièmes visages sur votre projet politique et anthropologique : régénérer notre nation morte et enterrée, à l’image de ces rois de jadis, par un nouveau peuple venu d’autres rives ; détruire notre vieille nation qui tarde à disparaitre et ériger une nouvelle humanité enfin réconciliée avec elle-même.

N’escomptant pas que vous vous procuriez une culture religieuse à ce stade de votre parcours politique, il vous serait cependant profitable d’avoir une discussion avec le chef de votre mouvement qui, s’il partage vos convictions, n’en est pas moins plus au fait de ces choses-là que vous.

Veuillez agréer, Monsieur le Député, notre plus profond respect.

La Nouvelle Garde