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Interview avec Olivier Babeau – Président de l’Institut Sapiens, essayiste et chroniqueur

C’est dans les locaux de l’Institut Sapiens que nous rencontrons Olivier Babeau, son fondateur et son Président. Après de nombreux entretiens avec des penseurs conservateurs, la discussion avec ce libéral assumé revêt un intérêt tout particulier. Olivier Babeau échappe aux écueils que certains devinent, voire que certains guettent chez les libéraux pour les conspuer, à savoir une conception anthropologique désincarnée et une vision de la Cité déracinée.

La Nouvelle Garde : Si vous le permettez la première question portera sur le concept de Progrès.

La manière classique d’appréhender le progrès repose sur la distinction entre le progrès phénomène, ou le progrès technique pour le dire autrement, et le Progrès idée, qui est en réalité une philosophie de l’histoire dans laquelle l’homme devient peu à peu son propre et unique objet de maitrise et d’amélioration.

Dans cette vision classique, le progrès phénomène n’est que l’instrument de la maitrise totale de l’homme par lui-même, donc du Progrès idée.

Vous retrouvez vous dans cette définition du Progrès ?

Olivier Babeau : Il faut être conscient du caractère original de la notion de progrès dans l’histoire humaine. Le mot innovation lui-même n’est d’ailleurs apparu qu’au XIXe siècle. Avant cela, tout terme faisant référence à une quelconque modernité était péjoratif. Ce qui était bien, ce qui était moralement souhaitable, ne pouvait s’appréhender que dans le cadre de la tradition et de la continuation de cette tradition. Tout ce qui s’en écartait un tant soit peu devait être rejeté et combattu.

Ce n’est qu’avec les Lumières que la distinction entre opinion et connaissance est apparue et avec elle la croyance dans le progrès. Un progrès politique tout d’abord, qui était la traduction des réflexions des humanistes sur la capacité des sociétés à s’améliorer, à devenir des sociétés idéales. Un progrès matériel ensuite, qui a donné naissance au XIXe siècle au positivisme, selon lequel il n’est point de salut en dehors des sciences pour le dire rapidement. Et force est de constater que les sciences et leur développement ont effectivement grandement amélioré les conditions d’existence de milliards d’êtres humains, si l’on met bien entendu entre parenthèses les épisodes des guerres mondiales.

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Interview avec Bruno Retailleau – Homme politique

C’est au Sénat, dans son bureau de Président du groupe Les Républicains, que Bruno Retailleau nous reçoit. Disons le clairement, ce sera le seul politique que nous solliciterons pour un entretien. Non pas que les autres ténors de la droite soient inintéressants, au contraire. Mais Bruno Retailleau a déjà prouvé, et continue de le faire, qu’il comprenait que les idées guidaient le monde et qu’elles devaient guider l’action politique. Et autant le dire tout de suite, son entretien nous a confortés dans l’opinion que nous nous faisions de lui !

La Nouvelle Garde : Il y a tout juste un an, invité sur le plateau de C Politique, Mathieu Bock-Coté disait de vous que vous étiez dans la classe politique française, parmi toutes les figures existantes, l’un des seuls politiques à vocation d’intellectuel. Il faisait allusion aux références historiques qui sont les vôtres, à la profondeur intellectuelle de vos discours et au travail de fond engagé par Force Républicaine.

La question est très simple : alors que le moment que nous vivons doit être à droite celui de la refondation et de la clarification idéologiques, lorsque vous écoutez vos amis politiques, que ce soit leur analyse de la situation de la France ou leurs propositions, comment faites-vous pour ne pas tomber en dépression ?

Bruno Retailleau : La raison pour laquelle j’ai souhaité relancer Force Républicaine, en faire un lieu de réflexion pour la droite, c’est justement pour peser sur le renouvellement des idées au sein de notre famille politique. Disons les choses franchement : dans ce domaine, la droite est un peu gauche. D’abord parce qu’elle a toujours eu une identité en miroir : elle s’est toujours définie par rapport à la gauche, au point parfois de se laisser dominer par elle. Cette domination a conduit la droite à se réfugier dans un économisme asséchant. Ce faisant elle a trop souvent réduit la politique à une simple technique, s’interdisant de dessiner une véritable vision. Par ailleurs, désertant le combat des idées, elle s’est épuisée dans des querelles de personnalités. C’est ce que j’appelle la droite féodale, celle qui de la culture du chef est passée au culte du fief, aux batailles entre chapeaux à plumes. Il est temps de sortir la droite de cette hibernation intellectuelle : nombre de clivages anciens ont disparu et le monde a totalement basculé ! Si nous ne nous refondons pas, nous serons voués à être inaudibles, condamnés à faire la politique de la petite phrase, de la mesurette de circonstance. C’est ce que j’explique dans Refondation. Se refonder ou s’effacer, telle est l’alternative qui s’offre à nous en réalité. La droite est au carrefour de son histoire. Car l’alternance systématique, c’est fini : lorsqu’Emmanuel Macron baisse dans les sondages, la droite n’en bénéficie pas. Cependant dans notre malheur nous avons une chance, celle d’avoir toute une production intellectuelle en notre faveur. Il y a quelques décennies, le vent était de face ; aujourd’hui il nous porte en avant à travers des intellectuels comme Pierre Manent, François Xavier Bellamy, Rémi Brague, Matthieu Bock Côté et bien d’autres ; certains venant d’ailleurs de l’autre rive comme Jean Claude Michéa ou Christophe Guilluy. Il faut traduire cette vision du monde en politique, puis en propositions. Reprenons à notre compte cette phrase de Bergson : « Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action ».

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Interview avec Alain de Benoist – Philosophe et essayiste

C’est chez lui qu’Alain de Benoist nous reçoit, entre un séjour à la campagne pour avancer sur ses prochains ouvrages et un voyage en Italie où il donne un cycle de conférences. Tout de suite, ce grand penseur et cet observateur attentif de la vie politique et de celle des idées, nous avoue qu’il est dubitatif quand à l’impact de notre initiative. Il ne connait que trop bien le personnel politique pour croire facilement que les idées l’intéressent et guident son action. Cependant, il reconnait très vite que, dans le contexte politique et social français actuel, celle-ci, et toutes celles qui ont l’ambition de participer à la refondation idéologique de la droite, peuvent être d’un certain intérêt. C’est ainsi que notre conversation commence.

La Nouvelle Garde : Dans un de vos derniers essais, Le moment populiste, vous soutenez que désormais que le vrai clivage n’est plus horizontal, entre droite et gauche, mais vertical, entre le peuple qui ne se résout plus à être quantité négligeable dans la marche de sa communauté politique, et les élites classiques qui pensent pouvoir diriger cette communauté sans plus en référer au peuple souverain.

Le mouvement actuel des Gilets jaunes pourrait témoigner en effet de cette reconfiguration, dont témoignait déjà Guilluy en 2004 : « le phénomène marquant de ces dernières années, ce n’est pas tant la paupérisation de certaines cités que l’embourgeoisement des centres. Les couches supérieures de la société se concentrent au cœur des villes, colonisant même les anciens quartiers populaires. […] Cette « ghettoïsation par le haut » dessine dans le même temps une « France périphérique », ignorée de la sphère politique et culturelle, alors qu’elle est largement majoritaire. Elle unit des catégories sociales autrefois opposées l’ouvrier en milieu rural, le petit paysan, l’employé d’un lotissement pavillonnaire bas de gamme et le chômeur de banlieue subissent aujourd’hui le même sentiment de relégation ».

Mais que répondez-vous à ceux qui croient au contraire que nous sommes à un moment de reconfiguration des oppositions politiques où nous retrouvons la teneur réelle et quasiment ontologique entre la droite et la gauche, entre un certain pessimisme anthropologique pragmatique et un optimisme historique chargé d’une dose d’utopie. Ou pour reprendre la comparaison faite par Jean-Louis Harouel, entre l’héritière du Christianisme que serait la droite et sa falsification que serait la gauche ? Notre époque serait donc celle où nous refermerions la page de cette indifférenciation entre partis.

Alain de Benoist : A ceux qui contesteraient cette analyse, je recommanderais tout simplement de regarder autour d’eux plutôt que de jongler avec des abstractions. Avec la révolte des gilets jaunes, notre pays a vécu pendant plusieurs semaines dans une sorte d’état pré-insurrectionnel. Les gilets jaunes sont-ils de droite ou de gauche ? Posée ainsi, la question n’a pas de sens. Dans toute l’Europe, nous assistons au même phénomène : la poussée populiste entraîne le déclin, et parfois même la disparition, des anciens grands partis institutionnels qui étaient les principaux vecteurs du clivage « horizontal » droite-gauche. En France, pour la première fois depuis que le chef de l’Etat est élu au suffrage universel, nous avons assisté en 2017 à une élection présidentielle où les deux finalistes avaient pour point commun de ne pas se situer par rapport à ce clivage. A peine élu, Emmanuel Macron a d’ailleurs mis en place une équipe ayant la même caractéristique, puisque son gouvernement associe principalement des libéraux de droite et des libéraux de gauche.

Le caractère obsolète de ce clivage droite-gauche apparaît encore en pleine lumière avec quantité de problématiques plus ou moins nouvelles qui – de l’écologisme à l’intelligence artificielle – ne se laissent pas analyser à la lumière de ce clivage et font plutôt apparaître des clivages transversaux inédits.

Le clivage droite-gauche a existé dans le passé. Mais son contenu n’a cessé de varier d’une époque à l’autre et d’un pays à l’autre. En outre, il n’y a jamais eu une droite et une gauche, mais des droites et des gauches, aux positions souvent totalement incompatibles. Après des décennies de travail, les politologues ne croient plus qu’il existe un couple de notions qui pourraient résumer toutes les droites d’un côté et toutes les gauches de l’autre. Bien sûr, on peut toujours se faire une idée personnelle de ce qu’est la « vraie droite » et la « vraie gauche », mais c’est là une démarche complètement subjective et arbitraire. A chaque fois, les exceptions sont trop nombreuses.

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Interview avec Laurent Bouvet – Politologue et essayiste

Contrairement à nos habitudes, ce n’est cette fois-ci ni une journaliste star d’un média de droite, ni une sommité philosophique, ni même un porte-voix intellectuel du conservatisme que nous rencontrons. Homme de gauche revendiqué, longtemps proche du Parti Socialiste, Laurent Bouvet tranche néanmoins clairement avec le sectarisme et la vacuité intellectuelle qui caractérisent désormais ce qu’il reste de cette famille politique, tout comme il combat férocement les dérives identitaires qui la minent. Professeur de sciences politiques, politologue et essayiste bien connu, l’auteur de L’insécurité culturelle a participé à la création du collectif Printemps républicain, symbole de la résurgence de la gauche républicaine, avec lequel il défend inlassablement la laïcité et les valeurs de la République dans le débat public. C’est donc naturellement que nous avons abordé ces sujets avec ce « républicain de l’autre rive ».

 

La Nouvelle Garde : Lorsque nous avons été rapidement présentés par Mathieu Bock-Côté, nous vous avions dit que vous représentiez le retour de la gauche jacobine, en référence aux différentes gauches que circonscrit Jacques Julliard dans Les gauches françaises. Un qualificatif que vous avez rejeté pour lui préférer la gauche républicaine. Dans quelle tradition historique vous situez vous et situez-vous le collectif auquel vous appartenez ?

Laurent Bouvet : Il existe au sein du Printemps républicain de nombreuses sensibilités différentes, sur des sujets aussi divers que l’Europe ou l’économie par exemple, mais qui ont en commun le souhait de défendre les valeurs de la République qui sont aujourd’hui attaquées de toute part. Il m’est donc bien difficile de parler en leur nom.

En ce qui me concerne, je fais une différence importante entre la gauche jacobine et celle républicaine. Le jacobinisme a une histoire très spécifique. Certains éléments de cette histoire sont tout à fait acceptables, comme la verticalité et donc l’autorité de l’Etat, qui est d’ailleurs une idée prérévolutionnaire, la Révolution n’ayant modifié que la nature de la source de cette légitimité. Cette tradition politique française, cette « colonne d’air » comme disait Michelet entre le bas et le haut de la société. D’autres éléments du jacobinisme me sont moins sympathiques, comme par exemple la légitimation de la violence politique même si elle est faite « au nom du peuple ». Seul l’Etat, démocratique, qui en a le monopole légitime, peut l’exercer dès lors qu’il agit dans le cadre du droit. Cette même violence qui s’est déchainée lors des épisodes de la Terreur par exemple, ou que l’on retrouve dans l’anarcho-syndicalisme du XIXe siècle et dans la gauche totalitaire du XXe siècle. Dans le jacobinisme, le peuple est à la fois considéré comme la source d’une légitimité politique et d’une violence légitime. Il confond en un sens le populus avec la plebs.

Ce sont les raisons pour lesquelles je préfère le terme de républicain à celui de jacobin.

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Interview avec Frédéric Rouvillois – Spécialiste de l’histoire politique et essayiste

C’est chez lui, au cœur du IXe arrondissement, que Frédéric Rouvillois nous fait l’honneur de nous recevoir. Juriste, essayiste, spécialiste de l’histoire politique, Frédéric Rouvillois est à la pointe du combat pour la réhabilitation d’un conservatisme qui s’assume dans le paysage politique français et dans le débat d’idées. Il a, à cet effet, dirigé en 2017 la rédaction de l’imposant Dictionnaire du conservatisme, et porte avec Chantal Delsol l’initiative de la Fondation du Pont Neuf, le « Terra Nova de droite ». C’est donc tout naturellement que notre discussion avec cette figure intellectuelle de la droite s’est portée sur ce courant politique si déprécié ainsi que sur les conditions préalables à son émergence en tant que véritable force politique.

 

La Nouvelle Garde : Avant d’en arriver aux questions plus spécifiquement liées au conservatisme et aux conditions de son infusion dans le tissu social, une question, à dessein pessimiste nous brûle les lèvres.

Que reste-t-il à conserver ? 

La gauche libérale-libertaire, à l’œuvre depuis près de cinquante ans en France n’a-t-elle pas fait trop de dégâts ? Il y a certes une nouvelle exigence assumée de limites et de permanence de la part des Français, mais ceux-là sont également les premiers à plébisciter les avancées sociétales et les révolutions techniques qui témoignent et résultent d’une illimitation des désirs et de l’éclatement des repères ? 

Frédéric Rouvillois : C’est la grande question qui se pose, à laquelle les prophètes de malheur tendent à répondre : « plus rien ».

Cependant, eux-mêmes savent pertinemment qu’il reste toujours quelque chose à conserver. Dans le cas contraire, ils ne s’embarrasseraient même pas à se poser la question. Dire qu’il ne reste plus rien à conserver, c’est faire l’effort préalable de penser à ce qui aurait mérité de l’être. Et c’est cet effort préalable qui leur permet d’arriver à cette conclusion qui paradoxalement nous autorise à déterminer la nature des principes et des traditions qui doivent être conservés.

Et qu’est-ce que c’est ? Je dirais que c’est avant tout l’essentiel, et que cet essentiel n’est pas perdu à condition que chacun d’entre nous se retrousse les manches et accepte que le combat sera long. C’est là la grande différence à mon sens entre le conservateur et le réactionnaire. Le réactionnaire est un incorrigible défaitiste qui, parce qu’il n’existe plus aucune chance de succès dans le combat à venir pour ses valeurs, préfère se réfugier dans le passé. Et si possible dans le passé le plus lointain afin de trouver enfin un âge d’or de l’humanité.

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Interview avec Charles Beigbeder – Entrepreneur et homme politique

Nous avons eu, durant ces beaux mois d’été, le plaisir d’interviewer Charles Beigbeder. En parallèle d’une brillante carrière dans l’entrepreneuriat et la finance, Charles Beigbeder est un homme impliqué dans la vie de la Cité. Elu dans le VIIIe arrondissement, membre fondateur de l’Avant-Garde, think-tank conservateur-libéral, partisan d’une union des droites, il est récemment devenu actionnaire de L’Incorrect, le magazine qui s’assume comme conservateur et qui se situe aux carrefours des droites. C’est donc tout naturellement que nous avons évoqué avec lui la refondation et la recomposition de la droite en France.

La Nouvelle Garde : Notre première question est à dessein provocatrice. Lors de notre première interview, avec Geoffroy Lejeune, nous avions largement évoqué le sujet des médias, des relais d’opinion et autres influenceurs. Selon lui, la défaite idéologique et sémantique de la droite conservatrice s’est dessinée au moment où la gauche déconstructiviste a délaissé le monde politique pour infiltrer selon la méthode trotskiste les métiers de la transmission (les médias, les universités, le monde de la culture principalement). Elle s’est dessinée plus précisément lorsque ces milieux ont oublié ce qu’Hubert Beuve-Méry appelait le principe de « subjectivité honnête » pour qualifier la ligne éditoriale du Monde, et ont ainsi commencé à présenter leur pensée et leurs opinions comme des faits objectifs. La droite aujourd’hui se lance dans le combat culturel et médiatique en assumant totalement la subjectivité de ses opinions. Elle réplique donc avec 40 ans de retard ce que la gauche a fait par le passé, dans un contexte de défiance terrible envers les organismes de presse et le monde politique et culturel. Par conséquent, la droite n’est-elle pas condamnée à manquer la reconquête des cœurs et des esprits, dans un contexte global pourtant assez favorable ?

Charles Beigbeder : Non, la droite n’est pas condamnée à rester marginale dans l’opinion publique ; elle est même en train d’effectuer un grand basculement idéologique au sein de la population française et plus généralement en Europe occidentale. La reconquête des cœurs et des esprits ne fait donc que commencer. La raison d’un tel virage est double : d’abord, je constate que la droite est mieux armée idéologiquement aujourd’hui qu’il y a 30 ans, qu’elle finit par sortir timidement de l’économisme dans lequel elle s’était longtemps enfermée par honte de son identité et de ses valeurs, qu’elle n’est plus systématiquement à la remorque idéologique de la gauche et qu’elle lui conteste son magistère moral et sa prétention à détenir le monopole de la vérité. Il y a une évolution indéniable du discours politique de droite à ce sujet. Il y a 30 ans, un ministre de droite affirmait que l’immigration était une chance pour la France. Aujourd’hui, celui qui tiendrait de tels propos serait marginalisé dans son camp. Ensuite, c’est l’évolution des faits qui donne raison à ceux qui prêchaient dans le désert il y a 30 ans. Les mouvements dits populistes que l’on voit partout en Europe ne sont qu’une réaction naturelle de la France des oubliés contre les excès de l’immigration et du mondialisme qui ont dégradé leurs conditions de vie. La droite ne fait donc qu’accompagner un mouvement qui vient des profondeurs du réel.

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Interview avec Jean-Thomas Lesueur – Délégué Général de l’Institut Thomas Moore

C’est au siège de l’Institut Thomas More, le think tank libéral-conservateur de référence en France, que nous rencontrons Jean-Thomas Lesueur. Contrairement à de nombreux conservateurs français, Jean-Thomas Lesueur et l’institut qu’il dirige croient en l’Europe et en la refondation du projet politique européen. C’est donc tout naturellement que notre discussion s’est portée sur l’un des grands angles morts de la pensée conservatrice française actuelle.

 

La Nouvelle Garde : La première question sera très générale, et portera sur l’identité même de la construction européenne. C’est à notre sens Marcel Gauchet qui en donne la meilleure définition. Il différencie deux phases dans le processus politique qu’est la construction européenne : la première fait de l’Europe le contre-pouvoir nécessaire face à des nations encore « impérialisées » et à des États puissants enfermés dans des intérêts nationaux mal conçus ; la seconde transforme le contre-pouvoir en une méthode dominante par rapport à des pouvoirs dominés, autrement dit transforme le contre-pouvoir en pouvoir. Cette seconde phase, qui est celle que nous connaissons actuellement, Marcel Gauchet la qualifie de « rencontre non préméditée entre un chantier et une idéologie disponible  », à savoir un abandon de la forme politique qu’est la nation au profit de la communauté européenne, et l’idéologie néolibérale, à savoir la « désubordination de l’économie, comme de la société en général, par rapport à l’autorité publique ». En d’autres termes, la construction européenne ne serait qu’une construction dont l’objectif ne serait rien d’autre qu’un dépassement des États-nations, comme le rêvaient les pères fondateurs à l’image d’Altiero Spinelli. Que pensez-vous de cette définition ?

Jean-Thomas Lesueur : Elle est assez sophistiquée, comme toujours avec Marcel Gauchet ! Et elle ne manque pas de solidité, sans doute. Elle a néanmoins le défaut de vouloir clarifier rétrospectivement des causes et des conséquences qui relèvent à mon sens plus du hasard et du tâtonnement que de la nécessité et de l’intention. Je veux dire que, comme souvent dans les visions critiques de l’Union européenne, elle envisage un plan d’ensemble, un projet pleinement conçu dès sa conception. Dès le départ, 1951 avec le traité de la CECA ou 1957 avec le traité de Rome, il y aurait eu une volonté d’amoindrissement des nations, encouragée par l’impérialisme américain désireux de soumettre les Européens.

Je suis un peu dubitatif devant cet argument si simple et si massif. Que certains acteurs l’aient conçu, c’est possible. Que les États-Unis aient vu dans le plan Marshall le moyen de mettre les pays européens dans sa dépendance l’est tout autant. Mais c’est oublier trois choses majeures selon moi : le danger de domination soviétique à la sortie de la guerre et les années qui ont suivi, l’état réel de destruction du continent après trente années de « suicide européen » et le pacifisme d’hommes pour certains brisés par deux guerres. Relisez Jünger et Nolte, pour citer des auteurs allemands : en 1945, l’Europe est matériellement détruite mais aussi spirituellement et moralement à terre.

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Entretien avec Rémi Brague – Philosophe français

Après Chantal Delsol, c’est Rémi Brague qui nous a fait l’honneur d’accepter de répondre à nos questions. Membre comme elle de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, grand connaisseur de la philosophie grecque et grand spécialiste des trois religions monothéistes, Rémi Brague est l’un des esprits les plus brillants de notre paysage intellectuel, une voix qui doit être écoutée alors que notre pays est au prises avec des revendications politiques et identitaires poussées par les promoteurs d’une vision archaïque de l’Islam. C’est donc tout naturellement que nous évoquons avec lui la question de la laïcité, de la disparition des métaphysiques anciennes au profit d’une religion séculière qui peut causer notre perte.

 

La Nouvelle Garde : L’État-Nation s’est historiquement construit en France par la soumission des grands féodaux, que ce soit les grandes familles aristocratiques ou les religions : en 1682 avec l’adoption de la Déclaration des Quatre articles, en 1794 avec la première séparation de l’Église et de l’État, en 1808 avec la création du Consistoire ou en 1905 avec la loi sur la laïcité. Au-delà des spécificités de chacune de ces dates et des buts recherchés par les protagonistes, l’objectif restait le même : permettre à l’État de s’approprier une autorité absolue et dégagée de toute tutelle politique. Aujourd’hui, l’ambition politique au cœur de l’Islam réintroduit une nouvelle tension avec cette « autorité anonyme et désincarnée, celle des lois, de l’État et de ses grands serviteurs qui entendent gouverner au nom de la raison » (Marcel Gauchet).

Pour éliminer cette nouvelle concurrence, faut-il selon vous adapter la loi de 1905 qui n’est pas adaptée à la nature de l’Islam qui ne se conçoit pas que comme religion, mais également comme société et État, en créant par exemple un nouveau consistoire qui permettrait d’organiser le culte musulman pour le rendre compatible avec la République ?

Rémi Brague : Il est de bonne méthode de replacer les problèmes récents dans le long terme. Tocqueville l’avait fait dans son L’Ancien Régime et la Révolution de 1856 à propos de la tendance séculaire vers la centralisation et la suppression des corps intermédiaires. En l’occurrence, la Constitution Civile du Clergé de 1791 était la réalisation d’un vieux rêve que les rois n’avaient pas osé tenter : un catholicisme gallican, privé de la dimension supranationale que lui assurait son lien avec Rome, et donc totalement soumis à l’État.

Cela faisait longtemps qu’une bonne partie de l’Europe catholique louchait vers le système que certains rois avaient imposé à leur pays. Ils le firent en Angleterre par la force des armes et des lois. Ils y parvinrent en Suède à la fois par la force (une guerre civile) et la ruse (ne pas changer brusquement la forme extérieure de la messe). La République de Venise avait failli adopter une solution analogue à l’anglicanisme. C’était tentant pour au moins deux raisons : d’une part parce que l’État se donnait ainsi le droit de « séculariser » (en bon français : voler) les biens des ordres religieux ; d’autre part parce qu’il pouvait réaliser le rêve de tout pouvoir temporel, à savoir sortir de son domaine propre pour s’arroger le monopole du sacré.

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Entretien avec Chantal Delsol – Philosophe française

C’est chez elle, au cœur du VIe arrondissement, que Chantal Delsol nous fait l’honneur de nous recevoir. Fondatrice de l’Institut Hannah Arendt et membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, Chantal Delsol est une éminente spécialiste des idées politiques, qu’elle a placées au cœur de ses travaux philosophiques en consacrant de nombreux ouvrages à l’idée européenne, la démocratie et les totalitarismes. C’est donc tout naturellement que notre discussion avec cette figure intellectuelle de la droite s’est portée sur les bouleversements intellectuels et politiques en France.

 

La Nouvelle Garde : Analysant dans une tribune parue dans La Nef l’éclosion de « La Manif pour tous » et de ses différentes émanations – et à travers elles le « renouveau du conservatisme » –, vous écriviez : « c’est la génération des 20-40 ans qui se lève ». Quatre ans après les premières manifestations, le candidat conservateur, François Fillon, ne récoltait au premier tour de la présidentielle que 9 % des voix chez les 18-24 ans et 8 % chez les 25-34 ans. Comment expliquez-vous ce contraste ?

Chantal Delsol : Lorsque j’ai évoqué cette génération dans La Nef, je faisais allusion à la qualité de cette génération, et non pas tant à la quantité. J’ai été très surprise par le nombre d’initiatives, comme la vôtre, qui ont immédiatement émergé après la Manif pour tous et qui continuent d’émerger. Il faut toujours avoir à l’esprit que le pouvoir peut se prendre par des minorités actives, par la mobilisation de groupes issus de la société civile, donc pas « le bas ».

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Entretien avec Alexandre Del Valle – Professeur de géopolitique et spécialiste des questions de terrorisme islamique

C’est au cœur du quartier de L’Etoile, à l’heure du petit-déjeuner que nous rencontrons Alexandre Del Valle, dont le dernier ouvrage La stratégie de l’intimidation paru le 21 mars, a fait grand bruit. Spécialiste de géopolitique et des questions de terrorisme islamique, docteur en histoire contemporaine et professeur à l’ESC La Rochelle et l’PAG-Business School, nous avons eu la chance d’évoquer avec lui tant les défis posés par l’islamisme radical, les ressorts de cette idéologie mortifère que les solutions à apporter et qui sont à portée de main.

 

La Nouvelle Garde : Notre première question est à dessein provocatrice. Aujourd’hui, le discours politique fait la différence entre l’Islam et l’islamisme pour différencier la pratique religieuse pacifique et privée de l’utilisation politique de cette religion. Or l’Islam n’est pas qu’une religion, elle est également une société et un Etat. Le bloc théologique islamique – le Coran, les six livres de hadiths, et la Sirah –  prescrit la violence et la servitude pour les non musulmans et notamment les associateurs. De nombreuses sourates et hadiths prescrivent la soumission de la femme par rapport à l’homme. Ils actent la supériorité des lois de Dieu sur les lois civiles. Ils affirment enfin que l’accès au Paradis n’est garanti que pour ceux qui vivent et meurent dans le sentier d’Allah, c’est-à-dire dans la propagation de l’islam dans le monde. Or, depuis que les légistes du début du Xe siècle ont fermé les portes de l’ijtihad, aucune modification de ce bloc théologique n’est permise.

Est-il donc possible de libérer l’Islam de l’islamisme ?

Alexandre Del Valle : Il est possible de libérer l’Islam hétérodoxe, ou libéral si vous préférez, du carcan imposé par l’islam orthodoxe (source majeure de l’islamisme) à condition d’interpeller les grands textes sacrés qui sont l’une des sources du totalitarisme islamiste (expression que j’ai conceptualisée dans les années 1990 bien avant d’autres qui l’ont repris depuis !). Le corpus dont vous parlez a été sanctifié dès le Xe siècle et a dès lors échappé à toute remise en question et toute critique rationnelle, de sorte que ce travail de libération de l’islam modéré ne peut passer que par une réouverture de l’Ijtihad, les portes de l’interprétation ou exégèse hélas fermée depuis le Xe siècle et que la plus grande autorité universitaire et théologique de l’islam sunnite se refuse à ré-ouvrir. Or avant cette fermeture au Xe siècle, l’Islam était beaucoup bien plus divers. Pendant quarante ans, l’école mutazilite a dirigé le califat de Bagdad, alors capitale de l’empire : elle s’était opposée au concept « d’incréation » du Coran, elle favorisait l’usage de la raison critique pour analyser les textes sacrés et permettait une pluralité d’interprétation. Peu avant ce même Xe siècle, avant la fermeture des portes de l’interprétation, il existait vingt maḏhâhib (écoles d’interprétation des sources traditionnelles) dont une quinzaine étaient plus ouvertes sur le monde extérieur, notamment grec et latin. Aujourd’hui, il n’en reste que quatre, qui reconnaissent d’ailleurs valides entre elles et sont les quatre plus rigoristes opposées viscéralement notamment au mutazilisme. Si cet Islam pluriel a donc existé, il n’a donc pas été longtemps à la tête du califat, lequel est devenu une institution productrice de rigorisme et d’impérialisme intolérant, source de persécutions des non-musulmans, jusqu’à l’abolition de sa dernière dynastie, celle des turcs-ottomans, en 1924, par Atätürk. Précisons en passant que le néo-Sultan Erdogan ambitionne de plus en plus de devenir un « Atätürk à l’envers » et qu’il aurait même déclaré publiquement vouloir rétablir le Califat-Sultanat ottoman dès 2024… Ce qui montre que cette institution conquérante et totalitaire, théocratique même, demeure très prestigieuse dans le monde musulman et pas seulement chez les Frères musulmans et les Salafistes de Daesh… Pour revenir à la question de l’hétérodoxie musulmane vaincue une première fois au Xème siècle puis à nouveau déclarée hérétique depuis la reprise en main du monde arabo-musulman par les Frères musulmans et les Salafistes dans un contexte de décolonisation ou de « seconde décolonisation » idéologique, cela signifie que l’Islam n’est que le produit des pouvoirs temporels qui le codifient, et que le monde islamique a jeté le bébé de la modernité sécularisatrice avec le bain de l’anti-occidentalisme revanchard…

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