Publié dans le Figaro Vox le 03 juin 2019

En l’espace d’une semaine, la droite de gouvernement a connu la pire défaite électorale de son histoire, et Laurent Wauquiez, en qui les militants avaient placé leurs espoirs de refondation et de reconquête après la déroute de 2017, a dû jeter l’éponge.

Mais au-delà de son sort personnel, c’est toute l’entreprise de refondation idéologique de la droite qui, en l’espace de quelques jours, se retrouve hypothéquée.

Pourtant, depuis des années, nous assistons comme à une forme de «tournant théologique de la philosophie française» (pour paraphraser le philosophe Dominique Janicaud), à savoir le réveil d’un conservatisme qui s’assume, qui bénéficie d’une forte émulation intellectuelle et qui, surtout, correspond aux aspirations profondes du peuple français qui ne veut pas voir sa communauté politique disparaître. Un réveil qui s’est notamment produit à partir des discussions autour de la loi Taubira en 2013, mais nourri ensuite par des événements très variés.

Ce tournant a pris le visage d’une nouvelle génération acceptant de relever le gant du combat idéologique dans la lignée des Alain Finkielkraut, Chantal Delsol, Rémi Brague, Pierre Manent… Des médias se sont lancés, des mouvements se sont assumés comme résolument conservateurs ou antimodernes, des fondations et des think tanks ambitionnant d’orienter le débat public ont vu le jour.

Le choix de confier à François-Xavier Bellamy le soin de diriger la liste des Républicains pour les élections européennes pouvait même laisser augurer de la conversion, plus ou moins enjouée, du personnel politique du parti à cette refondation.

Las, les adjectifs ne manquent pas pour qualifier la bérézina des européennes pour LR., et les explications guère moins. La défiance encore vive à l’égard des partis traditionnels ; le désintérêt des Français pour les élections européennes – même si cette élection a enregistré une participation record – et l’impossibilité chronique pour une majorité d’entre eux d’embrasser une citoyenneté européen ; l’inutilité relative du Parlement de Strasbourg dans le jeu institutionnel européen ; la nature même de l’élection européenne qui favorise les «partis Mère Teresa», comme les Verts arrivés en troisième position ou le Parti animaliste qui talonne le Parti Communiste ou l’UDI ; etc. Mais au-delà de toutes ces raisons, la droite a échoué parce qu’elle ne pouvait pas gagner.

La droite paie aujourd’hui 35 ans de renoncements et de mensonges, 35 ans de trahison envers elle-même et envers ses électeurs, elle paie le contraste entre ses discours autoritaires, ses effets d’estrade désapprouvés par la gauche et ses actes adoubés par elle. Elle paie pour le sentier balisé qu’elle a mis un soin tout particulier à ne pas quitter. Sur l’immigration, sur la lutte contre le communautarisme, sur la réduction des fractures territoriales, sur la libéralisation de l’économie, la baisse des dépenses publiques, la révolution fiscale ou encore la rationalisation des services publics.

8%, ce n’est pas ce que le conservatisme libéral de François Xavier Bellamy pèse aujourd’hui: c’est la part incompressible des Français qui sont prêts à pardonner à la droite ses errements passés.

Mais malgré tout, la droite française a encore un avenir.

Car le moment est à la confrontation entre la «droite du Trocadéro» et la «droite de la place de la Mairie». La première a entamé de bon cœur sa refondation idéologique, le renouvellement de son personnel, qui fait de la place aux idées portées par cette fameuse société civile tant vantée par le pouvoir en place, qui sait que les élections européennes ne sont qu’une étape dans cette refondation et qu’elle exigera de la pondération, du sang-froid, du courage et du discernement. La seconde au contraire se réjouit secrètement de cet échec, et l’utilise pour congédier les idées avec lesquelles elle n’a jamais été à l’aise et invalider sans autre forme de procès la stratégie de reconstruction de la droite. La «droite de la place de la Mairie» n’a finalement jamais souhaité sortir du sentier balisé par la gauche n’a jamais assumé son affranchissement et préfère se réfugier à nouveau dans le confort de la non-pensée, dans un économisme et un «gestionnarisme» que la gauche l’a laissée libre de revendiquer comme on laisse un enfant jouer avec un bout de bois mort.

L’affrontement est aujourd’hui entre une droite qui choisit de devenir le parti de l’intemporel, et une autre qui ne se rend pas compte qu’elle est déjà dépassée à force de vouloir être de son temps, pour paraphraser Ionesco.

Les idées intemporelles que François-Xavier Bellamy a tenté de promouvoir durant la campagne, dénonçant le vide existentiel qui pousse certains de nos contemporains à réduire l’Europe aux droits de l’homme et à l’expansion de la société marchande. Il a eu le mérite de réintégrer dans la discussion démocratique la pensée critique et la culture humaniste, à une époque où il vaut mieux vociférer et se répandre sur les réseaux sociaux afin d’exciter la meute plutôt que de réfléchir au bien de la Cité, à l’idée de limite, etc.

À en croire les exhortations des uns et des autres à abandonner le conservatisme sociétal – comme si le conservatisme pouvait se réduire aux débats à la PMA ou la GPA – et un discours jugé soudainement trop rétrograde ; à en croire les injonctions à être moderne et «de son temps» ; à en croire les appels à l’aide lancés au centre droit, il est probable que la «droite de la place de la Mairie» l’emporte très prochainement.

Ce serait le dernier clou planté sur le cercueil de la droite, qui n’aurait d’autre avenir que celui du Parti socialiste: devenir un parti avec des élus mais sans électeurs. Et ceci avant d’imiter le Parti radical… sans électeurs ni élus.

Car les idées conservatrices sont majoritaires dans le pays. Elles sont une réponse à l’exigence de continuité historique de notre communauté politique et à celle de permanence anthropologique. La droite française a le devoir de s’appuyer sur cela pour continuer à bâtir une vision de l’Homme et de la Cité qui lui est propre, qui s’inspire de sa propre tradition philosophique et politique. Ella a le devoir d’adresser cette vision aux Français qui peuvent et souhaitent l’entendre. Ce ne sera plus la figure du «bourgeois», cet homme du monde désenchanté à laquelle elle s’adressait traditionnellement mais qui aujourd’hui l’a quittée. Ce seront les laissés pour compte de la mondialisation, les classes moyennes ou ce qu’il en reste, la France périphérique, celle des territoires ruraux et des villes moyennes. Et il n’est pas nécessaire pour s’adresser à ces Français de porter un discours économique socialisant ou marxisant. Les catégories populaires et les classes moyennes sont tout à fait disposées à comprendre qu’elles seraient les premières bénéficiaires d’une économie libérée et d’une fiscalité qui cesse d’être spoliatrice. À condition, là également, d’être pédagogue et d’être capable de dépasser cette réticence bien française au libéralisme économique.

Il y a de la place pour un grand parti central à droite qui ringardise toutes les offres présentes sur ce créneau politique. Encore faut-il avoir le courage de rester grand et droit dans la tempête. Si la droite ne le construit pas aujourd’hui, d’autres s’en chargeront demain.