Publié dans L’Incorrect le 28 juin 2019

Quelques semaines après une première opération coup de poing dans une piscine municipale, les promoteurs du burkini ont récemment réinvesti la ville avec toujours la même revendication et la même référence au discours sur les droits et les libertés individuelles.

Cette appropriation des poncifs de la philosophie libérale par ces militants, et ce quel que soit le secteur de la société civile gangréné par les métastases de ce cancer qu’est l’Islam politique et littéraliste, n’est pas nouvelle. La stratégie frériste d’entrisme est bien connue et a été résumée en 2002 par Youssouf al Qaradawi, chef spirituel des Frères musulmans : «Avec vos lois démocratiques nous vous coloniserons. Avec nos lois coraniques nous vous dominerons ».

Ce qui l’est davantage, c’est la conversion de plus en plus répandue de nos élites politiques et culturelles à cette tradition libérale qui, si elle est historiquement née en France avec Boisguilbert et les physiocrates, s’est davantage déployée en Grande Bretagne et aux Etats-Unis. Le Maire écologiste de Grenoble, Eric Piolle, s’il a dénoncé « la stratégie du choc », s’est empressé de tendre la main en renvoyant dos à dos leur interprétation de l’égalité républicaine et celle communément admise. Bien loin de sa pusillanimité, d’autres ont volé au secours des prétendues victimes d’une société incorrigiblement islamophobe. Des parlementaires, comme Aurélien Taché qui réussit fréquemment l’extraordinaire tour de force de toujours surprendre alors que personne n’attend plus rien de lui ; des comités Théodule, à l’image de l’Observatoire de la laïcité qui a récemment publié un guide « Laïcité et gestion du fait religieux dans le sport » dans lequel il est écrit que l’interdiction du burkini ne peut se fonder que sur la base de raisons objectives telles que l’hygiène ou la sécurité et en aucun cas sur un motif religieux ; d’anciens élus qu’il a fallu recaser et qui se sont fait une profession d’insulter et de culpabiliser les Français pour faire oublier leurs propres manquements passés. Jacques Toubon se reconnaitra.

Bien plus grave que la récupération grotesque de la rhétorique libérale est ainsi l’écho de ce discours. Il témoigne de l’emprise de cette philosophie sur les esprits dirigeants et traduit leur ignorance profonde de ce qu’est la France.

La critique du libéralisme par un Alain de Benoist est connue : le libéralisme, dans sa version radicale, amène une neutralisation du politique dont l’utilité se borne à « huiler » la cohabitation des économies individuelles, une désubstantialisation de l’identité nationale, un rejet de toute vision holiste des communautés politiques dorénavant caractérisée par la seule logique des droits et l’extension infinie de la logique marchande, etc. Autant d’écueils dans lesquels tombent nos élites qui prétendent que cette sinistre affaire n’est qu’une simple histoire de chiffon. Or c’est avant tout un événement politique.

Tout d’abord parce que cet accoutrement, pourtant étranger à la tradition islamique est revendiqué par les Frères musulmans comme un des instruments dans leur stratégie d’islamisation de tous les compartiments de la vie en société.

Ensuite parce que tout, ou presque tout, en France est politique. Car la France est la nation politique par excellence.

L’analyse de Tocqueville est connue. La Révolution française termina la grande œuvre des rois de France. Du traité de Verdun de 843 à 1789, les monarques ont unifié le territoire sous leur domination et leur administration, directe ou indirecte, et ont créé un sentiment proto-national que les affres des guerres et la concurrence entre la monarchie et les grands féodaux, avaient rendu impérieux. Arrivée au terme de ses possibilités, la monarchie passa le relai, involontairement, à la Révolution, seule à même de concrétiser la naissance d’une nation, d’un peuple souverain. Un grand dessein complété plus tard par la IIIe République et qui contemplera dans le spectacle macabre de la Première Guerre mondiale la solidité de cette réalisation. Il fallut pour cela que la République se sacralisât et feignit d’oublier que la France n’était pas que la République tout en puisant sa légitimité dans les tréfonds pré-républicain de son âme historique.

Tout dans notre histoire nationale se rapporte à ce reflux dans la sphère privée des identités particulières et à l’exaltation dans celle publique d’un sentiment du semblable, du dépassement de la seule individualité qui permet à chacun de se mettre en état de juger de l’intérêt général.

La laïcité elle-même n’y échappe pas. Que ce soit dès 1682 avec l’adoption de la Déclaration des Quatre articles, en 1794 avec la première séparation de l’Église et de l’État, en 1808 avec la création du Consistoire ou en 1905 avec la loi sur la laïcité, l’objectif est le même : soumettre le religieux au politique et le priver de toute dimension supranationale.

C’est ce projet, peut-être l’ADN de notre civilisation française, qui est en train d’être oublié par les élites dirigeantes. C’est ce projet auquel il convient de redonner un souffle.