C’est chez lui qu’Alain de Benoist nous reçoit, entre un séjour à la campagne pour avancer sur ses prochains ouvrages et un voyage en Italie où il donne un cycle de conférences. Tout de suite, ce grand penseur et cet observateur attentif de la vie politique et de celle des idées, nous avoue qu’il est dubitatif quand à l’impact de notre initiative. Il ne connait que trop bien le personnel politique pour croire facilement que les idées l’intéressent et guident son action. Cependant, il reconnait très vite que, dans le contexte politique et social français actuel, celle-ci, et toutes celles qui ont l’ambition de participer à la refondation idéologique de la droite, peuvent être d’un certain intérêt. C’est ainsi que notre conversation commence.

La Nouvelle Garde : Dans un de vos derniers essais, Le moment populiste, vous soutenez que désormais que le vrai clivage n’est plus horizontal, entre droite et gauche, mais vertical, entre le peuple qui ne se résout plus à être quantité négligeable dans la marche de sa communauté politique, et les élites classiques qui pensent pouvoir diriger cette communauté sans plus en référer au peuple souverain.

Le mouvement actuel des Gilets jaunes pourrait témoigner en effet de cette reconfiguration, dont témoignait déjà Guilluy en 2004 : « le phénomène marquant de ces dernières années, ce n’est pas tant la paupérisation de certaines cités que l’embourgeoisement des centres. Les couches supérieures de la société se concentrent au cœur des villes, colonisant même les anciens quartiers populaires. […] Cette « ghettoïsation par le haut » dessine dans le même temps une « France périphérique », ignorée de la sphère politique et culturelle, alors qu’elle est largement majoritaire. Elle unit des catégories sociales autrefois opposées l’ouvrier en milieu rural, le petit paysan, l’employé d’un lotissement pavillonnaire bas de gamme et le chômeur de banlieue subissent aujourd’hui le même sentiment de relégation ».

Mais que répondez-vous à ceux qui croient au contraire que nous sommes à un moment de reconfiguration des oppositions politiques où nous retrouvons la teneur réelle et quasiment ontologique entre la droite et la gauche, entre un certain pessimisme anthropologique pragmatique et un optimisme historique chargé d’une dose d’utopie. Ou pour reprendre la comparaison faite par Jean-Louis Harouel, entre l’héritière du Christianisme que serait la droite et sa falsification que serait la gauche ? Notre époque serait donc celle où nous refermerions la page de cette indifférenciation entre partis.

Alain de Benoist : A ceux qui contesteraient cette analyse, je recommanderais tout simplement de regarder autour d’eux plutôt que de jongler avec des abstractions. Avec la révolte des gilets jaunes, notre pays a vécu pendant plusieurs semaines dans une sorte d’état pré-insurrectionnel. Les gilets jaunes sont-ils de droite ou de gauche ? Posée ainsi, la question n’a pas de sens. Dans toute l’Europe, nous assistons au même phénomène : la poussée populiste entraîne le déclin, et parfois même la disparition, des anciens grands partis institutionnels qui étaient les principaux vecteurs du clivage « horizontal » droite-gauche. En France, pour la première fois depuis que le chef de l’Etat est élu au suffrage universel, nous avons assisté en 2017 à une élection présidentielle où les deux finalistes avaient pour point commun de ne pas se situer par rapport à ce clivage. A peine élu, Emmanuel Macron a d’ailleurs mis en place une équipe ayant la même caractéristique, puisque son gouvernement associe principalement des libéraux de droite et des libéraux de gauche.

Le caractère obsolète de ce clivage droite-gauche apparaît encore en pleine lumière avec quantité de problématiques plus ou moins nouvelles qui – de l’écologisme à l’intelligence artificielle – ne se laissent pas analyser à la lumière de ce clivage et font plutôt apparaître des clivages transversaux inédits.

Le clivage droite-gauche a existé dans le passé. Mais son contenu n’a cessé de varier d’une époque à l’autre et d’un pays à l’autre. En outre, il n’y a jamais eu une droite et une gauche, mais des droites et des gauches, aux positions souvent totalement incompatibles. Après des décennies de travail, les politologues ne croient plus qu’il existe un couple de notions qui pourraient résumer toutes les droites d’un côté et toutes les gauches de l’autre. Bien sûr, on peut toujours se faire une idée personnelle de ce qu’est la « vraie droite » et la « vraie gauche », mais c’est là une démarche complètement subjective et arbitraire. A chaque fois, les exceptions sont trop nombreuses.

J’ai de la sympathie pour Jean-Louis Harouel, mais sa thèse me semble aussi simpliste qu’impolitique. Si cela vous chante, vous pouvez en effet classer les individus en deux catégories : ceux qui sont portés à un « pessimisme anthropologique pragmatique » et ceux qui en tiennent pour un « optimisme historique chargé d’une dose d’utopie ». Vous pouvez aussi opposer ceux qui aiment la nouveauté et le changement à ceux qui ne l’aiment pas, vous pouvez classer les gens en introvertis et en extrovertis, etc. Ce faisant, vous aurez mis sur le doigt sur certains traits de tempérament, qui sont certes très intéressants, mais vouloir faire de ce genre de dichotomies la base fondamentale du clivage droite-gauche, c’est une démarche arbitraire qui ne débouche sur rien. Où placez-vous Mandeville ? Benoît Malon ? Walter Benjamin ? Christopher Lasch ? Bernanos me semble avoir vu plus juste quand il disait que les optimistes étaient des imbéciles heureux et les pessimistes des imbéciles malheureux !

La thèse « religieuse » développée par Harouel est tout aussi contestable. La droite serait l’héritière du christianisme et la gauche d’une falsification du christianisme ? Quelle calembredaine ! Que signifiaient les notions de droite et de gauche aux premiers siècles de notre ère ? Quid des pays où le christianisme n’a jamais pénétré : sont-ils condamnés à n’avoir ni droite ni gauche ? Quid des nombreux hommes de droite qui n’étaient pas chrétiens ou qui ont critiqué le christianisme ? Quid des chrétiens de gauche, qui n’ont pas oublié que la première communauté de Jérusalem, dirigée par Jacques frère de Jésus, pratiquait un communisme intégral (relisez les Actes des apôtres 2, 45). On peut certes dire que le monde est aujourd’hui dominé par ces « idées chrétiennes devenues folles » dont parlait Chesterton, mais c’est là une tout autre problématique. La vérité est que vouloir donner au clivage droite-gauche un contenu métaphysique ou « ontologique » est la meilleure façon de passer à côté de la réalité concrète. Et à ce sujet, permettez-moi d’ajouter encore une remarque : ayant étudié les origines chrétiennes depuis plus d’un demi-siècle, à commencer par les écrits gnostiques découverts à Nag Hammadi, je peux vous dire que la description que fait Jean-Louis Harouel du « gnosticisme » est à bien des égards complètement fantaisiste.

LNG : Toujours sur la division verticale qui selon vous est aujourd’hui pertinente pour analyser notre société, abordons un milieu de cette élite qui concentre  une partie de votre critique, celui des médias.

Il y a un peu plus de 100 ans, Péguy écrivait : « C’est le jeu ordinaire des journalistes que d’ameuter toutes les libertés, toutes les licences, toutes les révoltes, et en effet toutes les autorités, le plus souvent contradictoires, contre les autorités gouvernementales officielles. — Nous simples citoyens, vont-ils répétant. Ils veulent ainsi cumuler tous les privilèges de l’autorité avec tous les droits de la liberté. Mais le véritable libertaire sait apercevoir l’autorité partout où elle sévit ; et nulle part elle n’est aussi dangereuse que là où elle revêt les aspects de la liberté. Le véritable libertaire sait qu’il y a vraiment un gouvernement des journaux et des meetings, une autorité des journalistes et des orateurs populaires comme il y a un gouvernement des bureaux et des assemblées, une autorité des ministres et des orateurs parlementaires ».

Que ce soit dans le traitement de l’information courante, dans les partis pris latents sur les grands sujets de société, dans cette chasse au sensationnalisme dont les chaines d’information en continu sont devenues la caricature, la presse qui revendique pour elle le statut de garde-fou démocratique ne tend elle pas de plus en plus à devenir un danger pour cette dernière ?

AB : L’excellente citation de Péguy conserve évidemment toute son actualité. Mais il ne suffit pas pas de constater qu’il existe un « gouvernement des journaux ». Traditionnellement définis comme le « quatrième pouvoir », ce que nous appelons aujourd’hui les médias possèdent de toute évidence une autorité, même s’ils sont aussi victimes de la formidable vague de défiance que l’on voit déferler aujourd’hui dans tous les domaines. Mais le plus important n’est pas là. Le plus important est que les médias ont changé de nature. Autrefois, leur pouvoir était à bien des égards un contre-pouvoir. Les autorités gouvernementales s’en méfiaient et n’hésitaient pas à recourir à la censure pour limiter leur influence. Aujourd’hui, ce sont les médias qui anticipent sur la censure, qui exigent la mise à l’écart des pensées non conformes, qui demandent que les journalistes qui se situent en dehors du « cercle de raison » ne soient plus conviés sur les plateaux. Les médias sont devenus un outil de la censure, ce qui veut dire qu’ils font partie du dispositif général de l’idéologie dominante. Ils sont devenus les relais de cette idéologie dominante, qui n’est jamais que l’idéologie de la classe dominante, ce qui explique d’ailleurs les relations intimes qui associent dans la vie privée les journalistes et les commentateurs aux hommes et femmes politiques. Tous ces gens-là communient dans l’entre-soi, dans l’endogamie, dans une même vision hors-sol de la société, ce qui achève de les couper de la population générale : sur quantité de problèmes essentiels, 80 % des journalistes pensent exactement le contraire de ce que pensent 80 % des gens. Quand on a fait ce constat, on a déjà tout dit.

Vous avez raison de dire que cette évolution est une menace pour la démocratie. L’information joue en effet un rôle-clé dans une société démocratique, puisqu’elle contribue au premier chef à la formation des opinions. Le problème est que les médias, pour reprendre une autre formule de Péguy, ne veulent « pas voir ce qu’ils voient ». Ils fournissent une représentation de la réalité dont les gens voient bien qu’elle ne correspond pas à ce qu’ils voient eux-mêmes autour d’eux. Fort heureusement, ces derniers disposent aussi maintenant de sources alternatives d’information.

LNG : Nous connaissons tous votre opinion sur l’irréconciliabilité entre le conservatisme et le libéralisme. Le premier est une philosophie de la limite et de la permanence, le second une réflexion sur le droit qui place l’individu et son développement au centre de la société.

Pour paraphraser Benjamin Constant, un conservatisme libéral qui ne se soucierait pas d’assurer le bonheur des individus, pas plus qu’il ne s’occuperait de la nature de ce bonheur, mais qui veillerait uniquement à ce que son expression ne porte pas atteinte à la continuité de notre communauté politique et ne cherche pas à se transformer en anti-norme ou en contre-norme ne trouverait il pas grâce à vos yeux ?

Ce faisant, ce conservatisme libéral respecterait le principe d’individualisme tout en échappant en partie à l’écueil d’une nature constructiviste comme le déplorait Hayek.

AB : L’inconséquence étant ce qu’elle est, on peut très bien être conservateur et libéral. On peut aussi être chrétien et ne pas croire en Dieu, s’affirmer végétarien et manger régulièrement de la viande, etc. Je caricature à peine. Après tout, il y en a bien qui croient aussi qu’on peut concilier la préservation des écosystèmes et le « développement » ou avoir une croissance matérielle infinie dans un espace fini… Le conservateur libéral est une espèce bizarre, qui ne peut être conservateur qu’aux dépens de son libéralisme et libéral qu’aux dépens de son conservatisme. S’il veut contrôler l’immigration, par exemple, il ne peut le faire qu’en violation du principe libéral qui exige la libre circulation des hommes, des capitaux et des marchandises. S’il cherche à s’opposer au mariage homosexuel, à la mise en vente libre des stupéfiants, etc., il ne peut le faire qu’en violation du principe libéral qui interdit de statuer sur la « vie bonne » et de porter un jugement sur l’usage que les individus font de leur liberté (aussi longtemps qu’ils ne portent pas atteinte à l’égale liberté d’autrui). S’il se prononce pour une certaine forme de protectionnisme, il contredit le principe du libre-échange. S’il pense qu’il est parfois nécessaire de donner sa vie pour sa patrie, il doit oublier que les nations ne sont aux yeux des libéraux que de simples agrégats d’individus. A l’inverse, dans mon livre sur (et contre) le libéralisme, je consacre également plusieurs pages à ces conservateurs qui, en faisant l’éloge d’un système capitaliste fondé sur l’illimitation généralisée, se rallient de ce fait à un système qui éradique systématiquement tout ce qu’ils veulent conserver.

La citation de Benjamin Constant que vous paraphrasez, mais dont j’ignore l’origine, me laisse un peu rêveur. Le libéralisme ne se soucie nullement d’« assurer le bonheur des individus », pas plus qu’il ne s’occupe de la « nature de ce bonheur ». Seul l’intéresse la souveraineté de l’individu, dont il postule que le comportement le plus naturel consiste à chercher sans cesse à maximiser son meilleur intérêt (c’est la thèse de l’Homo œconomicus). Vous évoquez un libéralisme qui empêcherait que l’expression des choix individuels ne « porte atteinte à la continuité de notre communauté ». Fort bien, mais d’un point de vue libéral ce n’est tout simplement pas possible, car cela impliquerait des contraintes politiques que la théorie libérale du pouvoir exclut par principe – d’autant qu’aux yeux des libéraux, les « communautés » ou sociétés politiques ne sont elles-mêmes que des agrégats d’individus.

« Ce conservatisme libéral, écrivez-vous enfin, respecterait le principe d’individualisme tout en échappant en partie à l’écueil d’une nature constructiviste comme le déplorait Hayek ». Pour commencer, il ne faut pas confondre l’individu et la personne, pas plus qu’il ne faut confondre l’individuation et l’individualisation. Quant au « constructivisme », qui est devenu la tarte à la crème d’un certain discours libéral, il faut être un peu sérieux. Hayek estime que toute action politique qui s’efforce de corriger certaines injustices ou d’améliorer la société relève du « constructivisme ». A ses yeux, l’injustice sociale n’existe tout simplement pas, seul le marché étant « naturellement » autorégulateur et autorégulé. Le darwinisme social hayékien ne l’amène à faire l’éloge de l’évolution que parce qu’il pense que celle-ci conduit « naturellement » des sociétés traditionnelles à la société « ouverte » consacrée par la modernité. Hayek en tient en fait tout simplement pour la loi de la jungle.

LNG : Question plus politique pour terminer si vous le voulez bien. Vous qui avez eu pendant de longues années un engagement européen et qui avez milité pour un fédéralisme basé sur le principe de subsidiarité, quel regard portez-vous sur les prochaines élections européennes ?

AB : Les prochaines élections européennes devraient confirmer l’état de déliquescence dans lequel se trouve aujourd’hui l’Union européenne. Le fait nouveau, c’est qu’elles devraient aussi enregistrer les conséquences de la poussée populiste. Emmanuel Macron a dit lui-même que ces élections verront s’affronter partisans et adversaires de la globalisation, « progressistes » et « nationalistes » (un gros mot dans sa bouche). Ce n’est sans doute pas faux, mais c’était de sa part assez maladroit de le dire, car les « progressistes » sont un peu partout en déclin, tandis que leurs adversaires ont pour l’heure le vent en poupe. L’hypothèse la plus drôle, à défaut d’être la plus crédible, serait que les élections européennes débouchent sur une majorité eurocritique au Parlement européen !